France 3
Service des Téléspectateurs
7, Esplanade Henri de France
75907 Paris Cedex 15
A Madame Elise Lucet, et à son équipe
A la direction de FRANCE 3
Je voudrais, si vous me le permettez, apporter quelques
précisions et quelques observations, concernant votre émission "Pièces
à conviction " diffusée le mercredi 27 juin 2001.
La mission qui était fixée au Général Massu le 7 janvier
1957 par le ministre résidant Robert Lacoste, était non comme vous
l'avez dit dans votre émission "éliminer le FLN", mais
"assurer le maintien de l'ordre dans le département d"Alger ".
Cette distinction a son importance. Car si l'ordre était troublé
dans l'Algérois (comme dans l'Algérie tout entière), ce n'était
pas le fait de quelques actions d'éclat contre des objectifs militaires
ou policiers, ce qui aurait été somme toute logique, puisque le
FLN se considérait en guerre contre une puissance militaire, mais une entreprise
de terreur aveugle qui concernait principalement les civils de toutes origines.
Le terrorisme du FLN qui auparavant était intense dans les campagnes, s'était
déplacé dans les villes. Les civils étaient des cibles permanentes.
Assassinats à l'arme blanche, au revolver, à la grenade, mitraillage,
enlèvements... Il utilisa ensuite, une nouvelle méthode qui consistait
à placer des bombes dans les lieux publics, lampadaires, poubelles, brasseries,
cinéma, salles de bal, stades, édifices religieux etc... De juin
56 à octobre 57, 116 bombes furent déposées occasionnant
de nombreux morts et handicapés à vie.
Exemples pour Alger seulement :
30 septembre 1956, Bombes au "Milk bar " et à
la "Cafétéria " 1 mort 59 blessés dont 12 amputés,
17 Novembre 1956 grenade au café "le Progrès " 3 morts
et 6 blessés
28 novembre 1956 4 bombes 10 blessés
3 janvier 1957 bombe dans un trolleybus, 2 morts
22 janvier 1957 attaque du car "Alger-Koléa " 7 morts 3 blessés
graves
26 janvier 1957 3 bombes dans 3 cafés "Coq Hardi ", L'Automatic",
"Cafétéria ", 4 morts et 50 blessés.
10 février 1957 3 bombes aux stades " El Biar " et "Municipal
", 12 morts et 45 blessés
3 juin 1957 3 bombes dans des lampadaires explosent dans trois quartiers populeux,
8 morts et 90 blessés.
9 juin 1957 bombe au Casino de la corniche, 9 morts et 85 blessés dont
10 dans un état désespéré.
26 Juin 1957 découverte de 33 bombes prêtes à être posées.
18 juillet 1957 5 bombes dans le centre d'Alger 5 morts et 3 blessés.
De novembre 54 à juin 57 le nombre des victimes civiles
en Algérie est de 6945 hommes (6075 musulmans et 870 européens)
; 265 femmes (160 musulmans, 105 européennes) ; 98 enfants (63 musulmans,
35 européens)
Ces assassinats seront emprunts d'une cruauté sans égale, mutilations,
démembrements, éventrations, éviscérations, émasculations,
étripages, dépeçages, égorgements et le plus souvent,
à la suite de tortures d'une bestialité sans nom.
2223 hommes, 74 femmes et 34 enfants, de toutes confessions, étaient de
plus, portés disparus.
C'est une macabre comptabilité, mais puisque l'on veut faire la vérité
sur les horreurs commises, il faut aller jusqu'au bout. Les documents existent
aussi, il serait également utile d'y jeter un coup d'il. Ceci permettra
de corriger les propos de votre émission qui laisse sous-entendre que c'est
la répression qui donna naissance au terrorisme sauvage et barbare du FLN
que vous évoquez à peine.
Jusqu'en 1962 et surtout après les accords d'Evian les méthodes
du FLN resteront les mêmes sans que cela n'émeuve outre mesure, vos
confrères de l'époque, ni les brillants intellectuels qui nous guident
aujourd'hui.
Vous invitez donc comme témoin à charge, Henri Alleg présent
partout depuis quarante ans pour donner sa version des faits, alors que lui et
ceux de sa "sensibilité " politique, portaient des valises au
FLN, dont le contenu permettait de déchiqueter des innocents. Il est vrai
qu'en Algérie à cette époque les seuls innocents étaient
ceux qui tuaient et torturaient pour le "bien et la paix ". Pendant
cette période le PC, par l'intermédiaire de la CGT, collectait,
dans les usines en France, parmi les ouvriers, des fonds destinés au FLN
dans de grands drapeaux français déployés pour l'occasion
et qui servaient d'épuisettes. Grâce à cet argent des soldats
du contingent ou des badauds peu méfiants seront défigurés,
décharnés ou disparaîtront à jamais.
Quant au sort des disparus victimes des parachutistes, dont l'exemple précis
du cas Audin, vous inquiète, sachez que des milliers d'anonymes de toutes
confessions, victimes eux de l'A.L.N, auraient aimé avoir un soutien aussi
précieux que le vôtre. Il n'en fut rien La croix rouge ne fit que
des enquêtes de principe, Amnesty international après sa création
ne se posa même pas la question... Il est des morts qui ne sont pas politiquement
corrects et des disparus qui risquent de mettre à mal la diplomatie.
Votre désir de généralisation vous fait décrire les
appelés du contingent comme des complices des tortures ou des lâches
qui ne s'y sont pas opposés. Ils furent capables de se mobiliser contre
le "putsch " de 1961 qui ne fit qu'une victime et vous pensez que si
la torture était généralisée comme vous l'affirmez,
ils auraient été suffisamment disciplinés pour l'accepter
et la pratiquer à leur corps défendant. C'est une bien grosse injure
que vous leur adressez et je pense qu'ils l'apprécieront comme il se doit.
Par contre vous n'en avez pas trouvé un seul qui ait découvert des
femmes et des enfants en morceaux et des camarades écorchés vifs,
rendus méconnaissables par les pratiques angéliques d'un adversaire
"respectueux des lois de la guerre ". De même pas un seul qui
n'ait entendu les cris des civils que la glorieuse A.L.N écharpait vifs
à l'abattoir d'Oran le 5 juillet 1962, ni ceux qui étaient suspendus
aux crochets de boucheries, ni ceux des femmes violées, ni le bruit des
têtes avec lesquels les "innocents " jouaient au football. Affabulation
que tout ça me direz vous, ou juste retour des choses qui ne sont que les
excès d'éléments opprimés, enfin libérés
et bien sur "incontrôlés ".
Et tant qu'à faire, essayons de questionner un combattant de l'ALN qui
accepte d'évoquer en profondeur les crimes dont il aurait pu se rendre
coupable. Gageons qu'il nous sera difficile d'entendre une quelconque révélation
ou un quelconque sentiment de culpabilité.
Et puis il y a Mademoiselle Branche. Et nous découvrons qu'une thèse
devient une parole d'évangile qui pourra en outre être publiée
opportunément et considérée comme un document éblouissant
de rigueur et d'impartialité. On peut tout de même se poser la question
concernant l'autorisation obtenue de consulter des archives inaccessibles au plus
grand nombre. (Ses conseils pour l'accès aux documents interdits, vous
seront précieux si vous décidez d'aller plus loin dans vos investigations.)
Vous enquêtez sur la torture pendant la guerre d'Algérie, c'est bien,
ce devrait être un devoir national. Mais pourquoi s'arrêter à
la partie émergée de l'Iceberg ? Et pourquoi gommer le contexte
? Le FLN en a fait depuis le premier jour de son entrée en action, une
méthode systématique, où la terreur et les supplices "raffinés
" furent appliquée sans pitié à des civils désarmés
et qui a eu pour résultat de faire dix fois plus de victimes chez ses coreligionnaires
que chez les Européens. Il utilisait la torture gratuitement. Le seul but
recherché était de montrer sa détermination et ainsi de marquer
les esprits pour contraindre les plus "tièdes " à s'engager.
Car dans la plupart des cas les bombes ou les exactions diverses n'étaient
pas faites que pour tuer mais aussi pour montrer et impressionner. Cela non plus
ne semble pas vous troubler outre mesure.
Plus tard, des éléments d'une police parallèle française,
(alimentée par les fameux fonds secrets que l'on découvre actuellement
avec un ébahissement grotesque qui touche à une hypocrisie éhontée,
dérisoire et ridicule) se sont également livrés à
des tortures horribles contre des français en 1961 / 62 mais personne n'en
parle et il arrive même souvent qu'on les justifie.
150 000 Harkis furent massacrés après l'indépendance, dans
des conditions affreuses, et c'est un euphémisme, par ceux là même
qui exigent que la France demande pardon pour ses méfaits. Les harkis ne
méritent ils pas eux aussi de témoigner ? Ne doit on pas à
eux aussi leur demander pardon ? Assurément doublement, car la France les
a abandonnés et livrés à l'Algérie qui les a exterminés.
Quand en 1986 / 88 le gouvernement français ordonne la recherche "par
tous les moyens ", des terroristes islamistes qui utilisaient les lieux publics
comme "moyen d"expression ", je ne me souviens pas d'avoir entendu
dans la presse de protestation outragée. Pourtant, que signifie la formule
"tous les moyens " ? On eut même recours à la délation
sans que cela ne pose de problème de conscience à aucun des journalistes
en activité.
Et si nous apprenions aujourd'hui, de source bien informée, qu'il fut utilisé
alors, pour mettre un terme à ces actes de bravoure, les procédés
contraires à l'ordre moral que vous condamnez si fort, il est certain qu'en
tant qu'observateurs d'une neutralité bienveillante vous considériez
ces méthodes comme abjectes et inadmissibles. Cependant si vous avez dans
votre entourage proche, des gens qui en furent victimes dans leur chair ou même
si à cette époque vous vous fûtes sentis menacés personnellement,
votre jugement concernant ce système de répression extrême
serait peut être moins catégorique. Si vous en doutez posez donc
la question aux victimes...
En résumé il n'est pas dans mes propos de nier la torture en Algérie
ni même de l'excuser. Je comprends que les récits de certains torturés
vous effarent, vous dégouttent et vous révoltent, ils me sont à
moi aussi difficilement supportables. Je connais également des descriptions
de supplices en sens contraire, qui vous troubleraient aussi. Il existe des témoignages
et des photos, il suffit de les examiner à condition d'avoir le cur
bien accroché, mais ils ne semblent pas intéresser grand monde.
Il apparaît très nettement dans les médias français
(sur FR3 et Arte en particulier), à l'heure actuelle, que sous prétexte
de recherche de la vérité, il s'est instauré une véritable
campagne de désinformation qui vise à mettre à l'index la
France et son passé. La mise en cause unilatérale, et la partialité
des intervenants ne pourra que créer, dans les générations
futures, un malaise qui s'amplifiera et qui pourra occasionner non pas une réconciliation
des peuples, mais une rage souterraine, qui tôt ou tard dégénérera.
Les enfants d'origine algérienne ont déjà, depuis quarante
ans, subi l'endoctrinement et la propagande des dirigeants au pouvoir, qui glorifient
le FLN et accusent la colonisation de tous les maux. Certains jeunes, issus de
l'immigration, n'ont qu'un profond mépris pour la France et trouvent donc
tout à fait légitime de se mal conduire. Vous êtes en train
d'enfoncer le clou. Le problème, c'est que le clou n'est pas bon, c'est
un clou tordu. C'est aussi une bombe que vous déposez, qui fera beaucoup
de victimes et qui est déjà amorcée.
Il n'est pas question d'absoudre, mais de montrer qu'une guerre quelle quelle
soit ne peut qu'engendrer l'horreur et la souffrance. Qu'il n'y a pas de vainqueur.
Qu'il n'y a pas d'un coté les bons et de l'autre les méchants. Et
que l'homme quel qu'il soit, d'où qu'il vienne, quelle que soit la cause
qu'il défende, n'est pas à l'abri de voir surgir du plus profond
de son être, la bête qui vit en lui et qu'il s'efforce de contenir.
Condamnons la torture, toutes les tortures. Dénonçons l'horreur,
toutes les horreurs
N'accablons pas certains en acquittant les autres et prenons garde que "à
force d'être solidaires des victimes, nous ne soyons également solidaires
des bourreaux " (A CAMUS ).
Quant aux Mandouze, Alleg, Jeanson et les autres, ils peuvent être félicités.
Ils ont uvré efficacement et utilement pour mettre en place en Algérie,
le pouvoir qui règne sans partage depuis quarante ans et qui à infligé
au peuple algérien des sévices que même la colonisation la
plus ignoble n'aurait pu lui administrer. Bientôt toute trace de colonisation
aura disparu. Personnellement vu l'état dans lequel est mis ce beau pays,
je me demande si ce n'est pas plutôt pour cela que nous devrions demander
pardon.
Je ne mets pas en cause votre honnêteté mais votre myopie, je ne
conteste pas la qualité de votre travail mais sa partialité. Je
vous écris simplement et sans haine avec cependant une grande lassitude
de voir les Français accabler leur pays et s'auto flageller sans cesse
depuis des lustres. Sous prétexte de justice et d'honneur, atteints par
"le complexe de l "homme blanc ", ils s'inclinent se prosternent
et applaudissent debout leurs détracteurs dictateurs qui leur font la leçon!
Pour terminer et m'excusant d'avoir été si long, je peux vous donner
quelques pistes d'enquêtes qui pourront être dignes d'intérêt.
- Les méthodes du FLN
- Les purges sanglantes du FLN avant et après 1962.
- Les règlements de compte FLN / MNA
- Les barbouzes.
- La tuerie de la rue d'isly le 26 mars 1962 (80 morts et 200 blessés)
- Le massacre d'Oran du 5 juillet 1962 (2000 morts (environ) en 6 heures).
- Le massacre des Harkis.
- Les disparus de toutes confessions.
Je suis persuadé que cette liste non exhaustive
pourra être complétée, grâce à la précieuse
collaboration de Mademoiselle Branche, par votre équipe toujours soucieuse
d'exactitude et de rétablissement de la réalité historique,
et que vous saurez, à coup sur, trouver les documents, les preuves et les
témoins car eux aussi demandent justice.
" Les commentaires sont libres mais les faits sont sacrés. "
Je livre donc ces quelques lignes à la corbeille de vos bureaux, qui j'en
suis certain, doit regorger d'écrits " non conformes " à
la rigoureuse infaillibilité de votre ligne de pensée.
Croyez, Mesdames, Messieurs à l'expression de mes respectueux sentiments.
Antoine MARTINEZ