L'affaire Zhora Driff

 

Cette lettre, écrite de la main de Driff Zohra, fut récupérée lors de l'arrestation de Yacef Saadi. Elle accuse les parachutistes de violation de domicile et de vol.

 

C'est une lettre type à adrésser au procureur de la république pour les dépots de plaintes. les copies étaient adréssées au journal "Le Monde", à la fédération F.L.N de Paris pourremise à la commission de sauvegarde, à Tunis, au Maroc

Alger le .........

Monsieur ou Madame "X"

à

Monsieur le procureur de la République

Monsieur le Procureur de la République.

Je tiens Monsieur le Procureur de la République, à attirer votre attention sur les faits suivants.

Dans la nuit de ........à .........(indiquer l'heure avec précision), je fus réveillée par des coups répétés et violents ; c'étaient les soldats (préciser "paras" ou "zouaves") qui venaient effectuer une perquisition recherchaient mon frère ou fils qui, malade, se trouve actuellement en France.

Nous laissâmes les parachutistes remplir leur devoir. Après leur départ, je montai pour mettre de l'ordre dans la chambre de mon frère. Une douloureuse surprise m'attendait. Seuls les meubles restaient dans la chambre. Les soldats avaient emporté linge, bibelots,tout ce qui pouvait être emportable.
Poussant très loin leur cynisme, les soldats revinrent le lendemain emporter ce qui restait. Braqués, nous fumes impuissants à les empêcher à accomplir leur vol..

Monsieur le Procureur de la République je dépose auprès de vous une plainte pour violation de domicile et pour vol commis par des éléments de l'armée.

J'espère Monsieur le Procureur de la République que je recevrai ( ???) pour une réponse favorable à ma requête et je vous prie de bien vouloir recevoir l'assurance de mes sentiments très distingués

 

 

Lettre de Zhora Drif qui déclare n'avoir subi
aucun sévice


Déclarations de Zorah Drif écrites librement (voir ci dessus)


" Au début du mois de septembre 1956, j'arrivai à Alger sous prétexte de présenter mon examen. J'ai cherché en fait un contact avec le F.L.N. C'est par l'intermédiaire de Oussedick Boualem que je trouvais ce contact. Il me présenta à un certain Ali. Au début, il semblait méfiant à mon égard vu ma famille et ma réputation de pro-française dans les milieux étudiants. Il me remit de l'argent et des noms de personnes à secourir, mais je ne travaillais pas longtemps avec lui, car il a dû partir au maquis. Avant son départ il me présenta mon nouveau responsable, Mourad. Plus tard, j'appris qu'il s'appelait Abdallah. Mon rôle consistait à remettre des paquets qu'il me donnait ou que j'allais prendre dans une épicerie à la Consolation, à deux jeunes filles blondes : Fatha, j'appris par la suite qu'elle s'appelait Hassiba Bent Bouali, et Danielle (Mine NDLR). Je n'ai jamais su si elle était européenne ou musulmane (européenne plutôt). Je les rencontrais en ville soit à la grande poste, soit en pleine rue d'Isly, soit à Belcourt. Avec Oussedick, j'ai tiré des brochures que je transportais à l'épicerie. Un jour, Mourad me donna rendez-vous aux escaliers de l'Opéra. Là il me présenta une jeune fille, Djamila Bouhired. Désormais, me dit-il, c'est elle qui me remettrait les paquets à transporter ou autre. Elle me parla d'une organisation féminine parallèle à l'organisation existante. Je lui démontrais que cela ferait double emploi inutilement. On n'en reparla plus.
Un jour, je vis en ville Djamila Bouhired se promener avec mon amie Samia Lakhdari. Je compris, mais n'en dis rien
. Les paquets que je transportais, j'ignorais œ qu'ils contenaient, par discipline. Un jour, Djamila Bouhired, au début d'octobre 1956, m'emmena voir le responsable qui n'était autre que Yacef Saadi. Il nous dit qu'il avait besoin de filles pour ses liaisons, ses transports et même éventuellement pour des déplacements. J'étais installée à la Cité universitaire de Ben-Aknoun. Pour raison de travail, sans avertir mes parents, à qui je téléphonais souvent pour les empêcher d'écrire, je vins m'installer chez Djamila Bouhired, où je rencontrais Hassiba Bent Bouali qui était devenue recherchée. C'est là aussi que Samia Lakhdari venait quelquefois. Au début du mois de novembre je partis chez moi sur la demande expresse de mon père. J'ai prétendu avoir échoué à mes examens et j'ai exprimé mon intention de refaire ma deuxième année de droit. Mes parents acceptèrent et je revins à Alger. Nous ne faisions pas grand-chose alors et la grande partie de ce mois-ci je le passais chez Samia et l'aidais à préparer son mariage. Je restais chez elle jusqu'à son mariage, aux vacances de Noël. Elle partit en France ensuite. C'est à mon retour chez Djamila Bouhired que je rencontrais pour la première fois Ben M'Hidi qui revenait d'une tournée à travers les maquis. Par la suite, j'allais le voir, soit pour lui porter des messages du frère, soit des livres, ou tout simplement pour discuter. Avec Djamila Bouhired, nous faisions la liaison entre le frère et Hamida.
C'est au cours d'une alerte que je fis connaissance de Ghani et Si Mourad qui étaient hébergés chez l'oncle de Djamila Bouhired. Nous étions au premier étage, alors qu'ils se trouvaient au second. A cette période, nous préparions la grève. On nous avait demandé de créer des équipes de femmes qui seraient d'ailleurs employées selon leurs capacités. On nous envoyait contacter des filles avec des mots de passe. J'en ai contacté deux: Danielle et Hamida, de son prénom Zoulikha. Un jour, le frère tint une réunion où il y avait de nombreuses femmes et jeunes filles. Nous les avons organisées en équipes, elles devaient aller à travers la Casbah rechercher les familles de salariés, ouvriers payés à la journée ou à la semaine. Nous devions leur verser une somme afin de leur permettre matériellement de faire la grève dans de bonnes conditions. Le travail marcha bien. Pendant la grève, par les terrasses, nous fîmes une sorte de propagande.
Vint la grève et l'action des parachutistes. Je suis devenue recherchée. Nous partîmes, Djamila, Hassiba et moi, de notre côté, jusqu'au jour où le frère nous demanda de venir les rejoindre, lui, Ali la Pointe et Si Mourad. Halilou et Ghani n'étaient plus avec eux.
Après, nous nous sommes planqués jusqu'à l'arrestation de Djamila Bouhired au 14, rue du Nil. Pendant près d'un mois, nous sommes restés là, coupés de tout contact. Après, ce fut la recherche des contacts. Le frère rétablit le contact avec Ramel, qu'il m'envoya voir. J'étais en somme leur agent de liaison. Le contact avec Houd fut rétabli et Si Mourad fut chargé de la réorganisation politique. Je me mis au travail et essayais de rédiger avec le frère des tracts. C'est à ce moment, et surtout après l'arrestation de Djamila Bouhired, que nous avons collaboré étroitement. Je sortais encore. J'établis le contact avec Salim Khiam. Il était responsable de Si Mourad et de Samed et en relation avec nous. Je faisais la liaison entre Khiam et le frère. Ces derniers temps, j'ai aidé à la rédaction des tracts, des directives aux responsables, à la mise au point d'une brochure. Je m'occupais aussi des doubles des plaintes faites au procureur de la République par des gens qui ont été torturés ou volés. Mon rôle a été mal défini: agent de liaison, rédaction, propagande, déplacements avec le frère. "

Transcrit par Le gendarme Nogueira O.P.J.A.

signé: Nogueira

L'intéressée : Drif Zohra
signé: Drif


Extrait de la déposition devant le juge d'instruction du chimiste " Mohand Akli ", de son vrai nom Taleb Abderrahmane, fabricant d'explosifs du réseau " bombes. "

" Je suis revenu le lendemain matin (1) au laboratoire (2) et j'ai trouvé les bombes toutes prêtes et chacune dans un sac de plage. Je crois qu'il y avait un sac marron et deux bleus.
Saadi les confia à Kouache (3) en ma présence. Il y avait également dans le local trois jeunes filles musulmanes. J'en connais une : Djamila Bouhired. Je l'avais déjà vue une fois lors de la réunion de présentation (4). Elle était entrée porter une lettre à Saadi. Les autres se nommaient Hassiba et
Zohra..(Drif NDLR)
Sur la photo que vous me présentez, je reconnais formellement la première à droite comme étant Hassiba; la suivante comme étant Djamila, la troisième comme étant Zohra. Je ne connais pas la quatrième.
Chacune des filles prit un sac et Kouache sortit avec elles. Je ne suis pas resté tout le temps avec ce groupe j'étais au laboratoire alors que le groupe était dans une pièce du 2e étage (5). Dans le laboratoire, j'étais avec Bazi. C'est avec lui que je suis redescendu leur dire au revoir. J'ignorais où les filles devaient porter leurs bombes. J'ai su le lendemain par les journaux le lieu des attentats, car j'étais rentré le soir à mon domicile. Quatre ou cinq jours après, je suis revenu au laboratoire et Yacef m'a dit : " Que penses-tu du travail ?" d'un air réjoui. Comme on m'avait dit que les explosif destinés à des objectifs militaires, je lui ai reproché mais il m'a dit que j'étais dans le bain et que je devais continuer..."
" ..Il m'a dit que Diamila avait déposé sa bombe au Milk Bar (6). Hassiba avait déposé la sienne à la Cafétéria et
Zohra au Maurétania. Yacef me dit également que Kouache avait oublié de régler le réveil de la bombe du Maurétania … Mais, par la suite, j'ai posé la question à Djamila qui m'a confirmé que c'était elle qui avait posé la bombe du Milk-Bar. Quand les trois filles sont parties pour mettre leurs bombes… "

" ….Avant que je ne règle les bombes dans l'épicerie des Tagarins (7), Yacef avait convoqué toute l'équipe. Les trois filles étaient également présentes. Il nous a fait savoir qu'il allait recevoir des explosifs d'origine étrangère. "

" …Les bombes de la Cafétéria (ce sont les deuxièmes !), l'Otomatic et le Coq Hardi, Bazi m'a dit que ces bombes ont été faites par Mourad qui les avait réglées lui-même; elles avaient été prises par Djamila et Zohra. Bazi m'a dit qu'elles les 1avaient remises à d'autres musulmanes qui les avaient placées. "


(1) 30 septembre 1956, jour des attentats au Milk-Bar, à la Cafétéria et au Maurétania.
(2) Dans la demeure de Mustapha Bouhired. oncle de Diamila.
(3) Kouache Rachid, technicien chargé du remplissage et du réglage des bombes. Tué le 10 octobre 56 lors de l'explosion du laboratoire de la villa des Roses
(4) Impasse de la Grenade, où il fit la connaissance de Yacef Saadi, d'Ali la Pointe et de toute l'équipe de fabrication des bombes.
(5) Dans une pièce sur la terrasse de l'immeuble
(6) Les mots en italiques sont les seuls que, par la suite, Taleb ait démentis devant le juge d'instruction. il s'agissait d'une indiscrétion de Yacef Saadi...
(7) En novembre 1956 chez Djellali Lamine (arrêté).

D'aprés le livre du Général Massu "La vraie bataille d'Alger"éditions "Le cercle du nouveau livre 1971

 

Les poseuses de bombes

De gauche à droite: Samia Lakhdari, Drif Zohra, Djamila Bouhired, Hassiba Bentbouali.