L'armée légaliste face au terrorisme

A l'heure où le rôle de l'armée pendant la guerre d'Algérie, est sans cesse dénigré et caricaturé. Lorsque l'on entend parler que de tortures et d'actions illégales systématiques, ce témoignage peut faire réfléchir sur les accusations outrancières et intentionnellement exagérées.

 

Extrait des souvenirs du Général Cherrière, commandant en chef des forces militaires en Algérie au moment de l'insurrection.


"La police, sur qui repose la possibilité de détruire ou de neutraliser l'organisation territoriale de I'adversaire et d'exploiter dans les zones en rébellion ouverte les opérations militaires, ont des effectifs proportionnellement inférieurs à ceux de la métropole, sont limitées dans le recrutement du personnel musulman par une application trop stricte des dispositions du statut de 1947, enfin sont entravées dans leur action par le rappel fréquent des garanties que la législation métropolitaine accorde à tout suspect ou accusé.

En dépit des excellentes liaisons et de la parfaite collaboration réalisées avec I'armée, les résultats ne peuvent pas être toujours à la mesure des efforts fournis.
De son côté, I'action judiciaire, lente par principe, ce qui est un grave inconvénient en terre d'Islam, est contrainte de respecter la forme par les recours légaux et les arguties des accusés contre lesquels on ne peut plus produire aucun témoignage de coreligionnaires et de leurs avocats bientôt envoyés de la métropole. Elle aussi est ligotée par une application obligatoire des dispositions légales. Dans ce domaine, les résultats se révèlent non plus insuffisants, mais néfastes pour notre autorité, comme pour le moral des troupes.

Bien que I'armée n'ait pas obtenu I'autorisation d'agir vite et fort sur les deux douars des Aurès à l'origine de la rébellion, quoique l'emploi des armes de l'aviation ait été limité, novembre et décembre 1954 voient nos troupes, renforcées progressivement par la métropole, réoccuper militairement les Aurès, puis la Grande Kabylie, après avoir détruit quelques bandes et dispersé ou fait se terrer les autres.
L'armée précise toutefois que cette réoccupation permet seulement de circuler à peu prés
impunément partout et elle souligne que les rebelles de la Toussaint et leur armement subsistent presque intégralement : seules I'action politique et l'intervention des polices et de la justice, s'exerçant avec I'appui ou sous le couvert de nos forces, peuvent désormais réduire la dissidence..."
Général de CA CHERRIERE


"On verra souvent nos troupes reprendre les armes à la main un rebelle que la justice a relâché "faute de preuves".

On verra un Juge d'instruction faire réquisitionner deux bataillons pour reconstituer sur le terrain un combat au cours duquel des rebelles auront été abattus les armes à la main, ou encore, des juges d'instruction immobiliser auprès des rebelles tués, les fractions de troupes ayant mené le combat.

Et les interrogatoires que la justice fera subir, pour les besoins des multiples enquêtes, aux gradés et hommes de troupes finiront par prendre un tel tour vexatoire que bon nombre de nos militaires finiront par demander " s'il faut attendre d'être tué pour ouvrir le feu sur les dissidents avérés"

On verra en avril 1955 des administrateurs interdire aux troupes de circuler le long des routes, car cela semblerait "une provocation"

On en verra beaucoup d'autres interdire toute action militaire sans leur accord de détail préalable, etc.." (Historia hors série N°18 page 15)

"Au cours des premières opérations, les corps des militaires tués au combat devaient être autopsiés; le constat de décès et les circonstances de la mort "subite" d'un rebelle faisaient l'objet d'une enquête. Les gendarmes devaient vérifier si les militaires, avaient fait les sommations réglementaires. Afin d'être plus clair, une question était posée: " Est-ce que cela aurait pu être évité? "... Courteline était dépassé!
Vraisemblablement et dans cette logique, les forces de l'ordre auraient dû remplir des constat, se faire accompagner par un huissier, au détriment de l'efficacité des unités de feu. L'armée d'Algérie, face à cette guérilla, devait se reconvertir. . .

...Ainsi, les chefs de détachements pris dans des accrochages ayant causé des pertes à. l'adversaire sont inculpés d'homicide volontaire. A l'inverse, ils ont la possibilité de porter plainte si leurs hommes ont été tués ou blessés. On procède aux constats, aux reconstitutions, à. l'enregistrement des témoignages comme dans des affaires de droit commun qui se dérouleraient dans la France profonde...
Des juges, particulièrement zélés bien que débordés, exigent des autopsies de militaires du contingent afin de déterminer les responsables des tirs... Bien que pris en flagrant délit, les armes à. la main, des rebelles arrêtés par l'armée sont remis en liberté par des juges empêtrés dans leurs formulaires et la masse des affaires. Les coupables reviennent au village, arrogants, fiers de leur impunité, défiant ouvertement les forces de l'ordre, bénéficiant d'un pouvoir nouveau auprès des populations terrorisées et des rebelles ayant échappé à. la capture
."
("Guerre d'Algérie, terrorisme et contre térrorisme" Collection du patrimoine
)

Un président de Djemaa au S.-O. de Khenchela disait au préfet de Constantine dès le 13 novembre 1955 : " Vous autres les Français, vous faites de la légalité ; eux menacent de nous couper le cou, non seulement si nous marchons avec vous, mais même si nous restons neutres. La balance n'est pas égale. ".

 

"En Algérie, je me trouve en face d'une guerre qui n'ose pas dire son nom. Un de mes collaborateurs, Jean-Marc Créhange, que j'envoie sur place en 1955 pour trois ans, me signalera dès le départ dans quelles conditions tragi-comiques l'armée est obligée de travailler.
Toute action, me dit Créhange, est considérée comme une simple opération de police. Dès lors, en cas d'agression de la part du F.L.N., d'accrochage sur le terrain, les militaires n'ont pas le droit de répliquer et de poursuivre l'ennemi. Il leur faut d'abord alerter la gendarmerie la plus proche qui vient effectuer sur place un constat, vérifier si nos soldats ont vraiment été attaqués et peuvent invoquer la légitime défense. Le procès- verbal de l'attaque une fois établi, on le transmet aux autorités civiles qui décident s'il y a lieu de poursuivre les terroristes qui, de toute
façon, sont déjà loin... "
"Je vais me battre contre cette lourdeur administrative encore aggravée par les conflits de compétence qui éclatent en permanence entre le garde des Sceaux, le ministre de la Défense nationale, le directeur de la gendarmerie, etc. " "Mais il faut, constamment, que la Surveillance du Territoire veille au grain, vole au secours de tel capitaine qui a contre-attaqué sans autorisation préalable et qui risque de se retrouver en conseil de guerre pour s'être battu. Posément, nous exposons aux gendarmes, aux préfets et sous-préfets, les avantages de la réplique immédiate…."

Roger Wybot, compagnon de la libération, chef et créateur de la DST

 

- 3 Novembre 1954 : - La justice déclare qu 'en cas d'accrochage (on est en temps de paix) les soldats devront ensuite être entendue par un juge d'instruction.
- 29 Novembre 1954 : - Premier accrochage important, (combats d'une dizaine d'heures) dans la région d'Arris (Aurès), bilan 4 tués et sept blessés, dont un officier du coté des parachutistes du 18e RCP, 23 morts, dont le chef Grine, et 18 prisonniers du coté des rebelles.
- 30 Novembre 1954 : - La justice demande l'autopsie des cadavres de l'accrochage du 29 novembre.
- 31 Novembre 1954 : - Les appelés qui ont participé à l'accrochage du 29 novembre sont interrogés par un juge, qui leur demande : « Avez vous bien fait les sommations d'usage avant d'ouvrir le feu. » Puis : « Était il indispensable d'utiliser un fusil mitrailleur. » !!!

http://membres.lycos.fr/aamafn/page106.html

 

"La justice s'empêtrait dans les formalités légales du temps de paix: on autopsiait les corps des militaires tués au combat ; on ouvrait une instruction pour déterminer si les sommations réglementaires avaient bien été respectées avant le déclenchement du tir ; si l'emploi des armes collectives était bien indispensable ; on communiquait aux avocats des suspects appréhendés le nom des témoins à charge, ce qui équivalait à un arrêt de mort pour ces derniers...
Il fallut, en novembre 1954, l'intervention personnelle du garde des Sceaux pour que la justice cessât d'ordonner l'autopsie de. nos morts.
Ces incidents provoquaient, dans la troupe, un malaise, une sourde irritation même, dont la persistance risquait à la longue d'être dangereuse car elle pouvait un jour inciter des éléments isolés à faire justice eux-mêmes, perspective d'autant plus navrante que
l'action de l'ensemble de nos forces s'était toujours exercée avec discipline et correction, contrairement aux campagnes de dénigrement systématique dont elles étaient l'objet dans une certaine presse depuis le début de l'insurrection."

Georges Spillmann "Historia Magazine" N°194