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Le 8 janvier 1960 le général
Massu chef du corps d'armée d'Alger et idole des Algérois
reçoit après bien des hésitations, un journaliste
allemand Hans Ulrich Kempski.
Pendant près d'une heure le général répondra
aux questions souvent insidieuses du journaliste..
Leur entrevue déformée et agrémentée de commentaires
tendancieux, rendue publique dans la presse le 18 janvier 1960 fait l'effet
d'une bombe.
Compte rendu partiel reproduit par le Süddeutsche
Zeitung (1) où Massu est présenté comme le
"porte-parole des milieux militaires d'Algérie qui éprouvent
un mécontentement croissant à l'égard de la politique
du président de Gaulle."
KEMPSKI. - Quel est le souci majeur de l'armée
?
MASSU. - Que le gouvernement nous aide à voir clair dans l'avenir
afin que nous parvenions à maintenir l'Algérie française.
KEMPSKI. - Le président de Gaulle doit avoir
des conceptions nettes à ce sujet?
MASSU. - Je n'en sais rien. Et s'il en a une, ce n'est certainement pas
la nôtre. De Gaulle ne comprend pas les musulmans. Si nous continuons
ainsi, on interprétera notre attitude comme une faiblesse
L'A.L.N. ne peut être combattue efficacement que par l'établissement,
dans l'ensemble de l'Algérie, de tribunaux d'exception ayant le
pouvoir de prononcer des jugements dont la sévérité
s'écartera de la législation française habituelle.
Toutes les demandes d'appel contre un jugement ne devront plus être
soumises à Paris mais traitées en Algérie. C'est
là la seule solution pour combattre le F.L.N. Les demandes formulées
dans ce sens par l'armée ont échoué jusqu'à
présent parce que Paris n'a jamais eu à conduire une telle
guerre. Pour encourager les musulmans amis de la France à résister
aux rebelles, il faudrait leur distribuer de grands territoires de forêts
comme propriété privée. Les hommes ont faim et il
faut aussi résoudre ce problème. (2)
KEMPSKI. - L'armée d'Algérie a-t-elle
le pouvoir d'imposer ses conceptions en ce qui concerne la conduite de
la guerre?
MASSU. - L'armée a la force et si elle ne l'a pas montrée
jusqu'à présent, c'est parce que l'occasion ne s'en est
pas encore présentée. Mais elle le fera si la situation
l'exige. Nous ne comprenons plus la politique du président de Gaulle.
L'armée n'a pas pu prévoir qu'il pratiquerait une telle
politique. Cela ne vaut pas seulement pour la politique algérienne
du président dont le plan de Constantine, approuvé par l'armée,
paraît sans objet depuis qu'il est devenu évident que les
peuples africains ne songent à utiliser l'autodétermination
qui leur est accordée que pour quitter tôt ou tard la Communauté
française. Notre plus grande déception a été
de voir le général de Gaulle devenir un homme de la gauche.
KEMPSKI. - C'est pourtant vous et vos amis qui l'avez
appelé au pouvoir au moment du 13 mai.
MASSU - De Gaulle était le seul homme à notre disposition.
L'armée a peut-être commis une faute.
KEMPSKI. - Connaissez-vous actuellement une personnalité
capable de succéder au général de Gaulle?
MASSU - La première question à poser est : quand le successeur
de de Gaulle viendra-t-il ?
KEMPSKI - (faisant allusion à la constitution
du D.P.U. : Dispositif de protection urbaine du colonel Trinquier.) -
Est-il exact que l'armée incite les Européens à constituer
des organisations paramilitaires et se déclare prête à
leur remettre des armes ?
MASSU - Le général de Gaulle ne verrait pas cela d'un bon
il mais, pratiquement, cela se fait.
KEMPSKI. - L'armée obéira-t-elle sans
réserve à chaque consigne de de Gaulle?
MASSU - (Après des hésitations) Moi-même et la majorité
des officiers chargés d'un commandement, n'exécuterons pas
inconditionnellement les ordres du chef de l'Etat.
A la fin de l'entretien, Massu s'adresse à
Kempski : "Ne donnez pas un ton explosif à
mes propos."
Moins de deux heures plus tard après
la parution, une agence de presse diffuse l'information à travers
le monde entier.
1.Egalement reproduit par le Spiegel et relayé
des agences de presse, à partir de Tunis
2. Pour avoir une idée de la bonne
foi de Kempski, il suffit de mentionner que Massu avait repris devant
lui l'idée, chère à beaucoup de connaisseurs de la
Kabylie, de doter les communes kabyles de forêts de chênes
prélevées sur les domaines de l'État, ce qui aurait
permis à ces communes de disposer de quelques revenus propres.
Le journaliste allemand fit dire à Massu que les Kabyles, grâce
à cette mesure, pourraient se nourrir de glands!
Qui était Hans Ulrich Kempski :
Ancien parachutiste, il avait servi, pendant
la Seconde Guerre mondiale, dans les troupes aéroportées
de la Luftwaffe. Journaliste très proche des milieux de la gauche
allemande, il a écrit de nombreux articles anti "Algérie
française" et a entretenu de nombreux contacts avec les nationalistes
algériens. Chef des services de reportage du Süddeutsche Zeitung
de Munich, il est rompu aux conversations politiques, il a interviewé
Khrouchtchev, Chou En Lai, Adenauer..
Son patron était Herr Friedman, Président directeur du Süddeutsche
Zeitung.
Au cours d'un débat qui se déroulait à la télévision
allemande, Herr Friedman reprochait au ministre de la Défense de
l'Allemagne de l'Ouest, Strauss, d'être fascisant, et du type militariste
revanchard.
Strauss lui répondit: " Herr Friedman, savez- vous que Je
n'ignore pas que vos rapports avec l'Allemagne de l'Est et avec Moscou
sont excellents. N'êtes-vous pas possesseur d'un plan ou plutôt
d'instructions que vous a communiquées Moscou? "
A Paris, Kempski avait rencontré un des tout premiers personnages
de l'ambassade des U.S.A. qui le présenta à un officier
français de haut rang. Un après-midi de janvier le journaliste
allemand s'envolait de Villacoublay dans l'avion de l'officier français
qui l'accompagnait jusqu'à Alger.
Paul Ribeaud "Barricades pour un drapeau"
Pourquoi Massu a t-il accepté l'entretien
?
Tous les journalistes français et
étrangers présents à Alger furent très étonnés
d'apprendre que le général Massu avait accordé une
interview à un de leurs confrères. Tous savaient combien
il était difficile pour ne pas dire impossible d'être reçu
par Massu. Depuis de longs mois, il refusait formellement de recevoir
des journalistes.
Selon Louis Terrenoire, alors ministre de
l'Information " Kempski a obtenu, un visa de nos services de chancellerie
à Bonn, bien qu'il y ait eu des raisons de le lui refuser. "
- Le général Challe refuse
de recevoir le journaliste. Cependant, l'ambassade française à
Bonn insiste, de même que le Quai-d'Orsay.
- Challe reçoit tout de même Kempski. " Pour une fois,
dira Challe, que les Affaires étrangères s'intéressent
à l'Algérie autrement que pour nous contrecarrer avec leur
politique musulmane qui date du khédive et de Lawrence, je ne peux
pas les envoyer promener plus longtemps, je recevrai leur bonhomme".
- Deux jours plus tard, Massu rencontre le général Challe
et tous deux abordent l'interview sollicitée. Massu confie alors
: " Vous savez que jusqu'à présent je n'ai eu que des
emm... avec les journalistes. Mais puisque l'on insiste tellement en haut
lieu pour que je reçoive celui-là, je vais trouver quelques
instants pour le faire... "
Massu n'aime pas les journalistes; il se
méfie de sa propre franchise et de la brusquerie de son langage,
souvent mal interprété par ceux qui ne le connaissent pas.
-Kempski n'a pas révélé le nom et la qualité
de la personne qui l'avait recommandé au général
Challe. Il apparaît certain que cette personne est un haut personnage
du quai d'Orsay.
-Massu a eu confirmation, entre temps, par son 5 e bureau, que le voyage
du journaliste a été organisé selon la procédure
habituelle: La recommandation de l'ambassade française à
Bonn a été transmise au ministère des Affaires étrangères,
qui l'a examinée et transmise au secrétariat d'Etat aux
Affaires algériennes.
- Guillaumat, ministre des Armées, est aussi tenu informé.
- La demande d'interview est également appuyée par le cabinet
de Paul Delouvrier.
- Massu est influencé par le passé de combattant de Kempski
ancien para comme lui, qui lui inspire un sentiment de camaraderie militaire.
(Il dira à sa femme : " pour une fois je viens de voir un
journaliste sympathique. C'est un para et il en a la franchise.")
Les réactions de Massu à posteriori
:
"c'est encore un coup à la c...
d'un journaliste en mal de sensation."
Démenti :
Aussitôt après la parution,
Massu dément.
Le 19 au matin la délégation générale communique
:" Le général Massu n'a jamais accordé d'interview
au journaliste allemand, mais a seulement accepté de le recevoir
pour une conversation."
Le colonel Alain de Boissieu, gendre de de
Gaulle, apprend à Challe que le chancelier Adenauer lui a fait
savoir que Kempski avait enregistré les termes de son entretien
sur un magnétophone de poche du modèle "espion"
rendant la confirmation du démenti illusoire.
Massu est appelé de toute urgence
à Paris ainsi que Delouvrier, délégué général
du gouvernement.
Le mercredi 20 janvier Massu reconnaît
s'être longuement entretenu avec Kempski mais sans lui faire de
déclarations officielles qui puissent engager l'armée.
" Je ne me suis pas prononcé
contre la politique du général de Gaulle et, par deux fois,
j'avais refusé de recevoir Kempski. J'ai finalement accepté
de le voir ''en copain'' puisque ancien parachutiste
Je considère donc que je suis tombé dans une embuscade,
ayant pris ce Teuton pour un gentleman. La relation des questions et des
réponses ne correspond en rien à mon véritable état
d'esprit dans sa forme de critique irrespectueuse et prétentieuse
ainsi que de prétendu avertissement officiel au général
de Gaulle"
J'ai rédigé ce fameux communiqué (le démenti
NDLR) en pensant surtout à ne pas me couper des Algérois
pour continuer là-bas ma mission de maintien de l'ordre. Je suis
navré d'avoir paru aussi incorrect et d'avoir ainsi gêné
le général."
(A M. Guillaumat, son ministre)
Le même jour il signe un communiqué
dans lequel il se dit persuadé que la justice a la volonté
de voir aboutir des procédures mieux adaptées au contexte
particulier de la guerre subversive en Algérie et déclare
que les musulmans conservent leur confiance à de Gaulle. Il affirme
se ranger derrière son commandant en chef, le général
Challe dont le prestige et la loyauté à l'égard du
chef de l'état ne peuvent faire de doute.
Déclaration du ministère des Armées.
Le général Massu, convoqué
à Paris sur sa demande pour commenter son démenti à
l'interview de M. Kempski, a demandé au ministre de faire passer
le communiqué:
1. Sur la question de la justice en Algérie, il a aidé au
maximum les travaux de la commission de magistrats et d'officiers généraux
envoyée par M. Guillaumat pour adapter notre légalité
républicaine à la guerre subversive. Il compte fermement
que ces travaux auront des résultats concrets.
2. Sur la question de la confiance de la masse des musulmans dans le général
de Gaulle, il est persuadé que les efforts du chef de l'Etat pour
ramener la paix, principal souci des masses musulmanes, lui conservent
cette confiance;
3. Sur la question du malaise de l'armée, il n'a pas la prétention
d'être son porte-parole. L'autorité du général
Challe n'étant mise en question par personne en Algérie,
il est lui-même, avec son corps d'armée, sans aucune réticence,
derrière le commandant en chef, dont le prestige et la loyauté
à l'égard du chef de l'Etat ne peuvent faire de doute.
Fin de l'incident pour le ministère
des armées.
L'Hôtel Matignon déclarait pour sa part qu'aucune entrevue
entre le commandant du corps d'armée d'Alger et le Premier ministre
n'était envisagée.
Les sanctions :
Le 22 janvier Massu ne participe pas à
la conférence des responsables civils et militaires des affaires
algériennes qui se tenait à l'Elysée. Le 21 au soir,
le général Challe annonce à Massu qu'il ne participera
pas à la réunion, puis, en sortant de l'Élysée,
le prévient qu'il ne rentrera pas à Alger et, très
ému, lui serre la main.
Le matin (du 22) il est reçu par le chef de l'état pour
un entretien secret en particulier qui sera ponctué de nombreux
éclats de voix.
Malgré l'essai de justification à
M. Guillaumat, que celui-ci pourtant, semblait avoir accepté, le
23 janvier un décret nomme le général Crépin
polytechnicien et artilleur, ancien de la 2e D.B., compagnon de la Libération,
à la tête du corps d'armée d'Alger en lieu et place
de Massu.
Massu est écarté de la scène algérienne.
Massu reste à Paris dans l'attente d'une nouvelle affectation.
Il recevra deux étoiles supplémentaires en juillet 1963
et en mars 1966 et jouera un rôle de soutien au Général
de Gaulle en Allemagne en 1968
Les questions :
Pourquoi le Quai d'Orsay, qui se souciait
si peu de l'Algérie en temps ordinaire, se donna-t-il la peine
d'accréditer un tel reporter, représentant un tel journal
?
Pourquoi des pressions assez inhabituelles furent-elles exercées
sur Massu pour qu'il consentît à se laisser interviewer?
A quelles instructions l'Allemand obéit-il en déformant
systématiquement les déclarations de Massu, en leur donnant
plus d'agressivité, en les " corsant" comme il le fit
?
(Jacques Soustelle"L'espérance
trahie" Editions de l'Alma.)
Etait-il donc impossible de calmer les ardeurs
du journaliste si de Gaulle l'avait demandé?
M. Adenauer n'aurait-il aucun moyen de pression sur Kemspki pour donner
satisfaction à son ami de Gaulle?
Le chancelier allemand ne pourrait-il pas exiger le silence?
Pourquoi de Gaulle tient-il à ce que l'affaire éclate au
grand jour?
(Général Edmond Jouhaud "ce
que je n'ai pas dit")
Quel est le rôle de l'ambassade de Etats-Unis
et quel est ce militaire de haut rang rencontré par Kempski ?
Pourquoi un magnétophone ?
Puisque le ministre des armées semble
accepter la mise au point de Massu et clore l'incident, qui sinon le plus
haut sommet de l'état aurait pu prendre la décision du limogeage
?
Comment se fait-il que le général
de Gaulle si contrarié par des propos tenus qui mettaient en cause
sa politique et la désobéissance de l'armée, par
un officier en tout logique soumis à son autorité, ait pu
le récompenser à si brève échéance
et donc lui garder toute sa confiance ?
L'affaire Kempski et les barricades :
La conférence (du 22) elle-même
se passa très mal. Tous les interlocuteurs du Général,
y compris les préfets, y compris Gambiez, décrivirent la
dégradation de la situation en Algérie, le détachement
croissant des masses musulmanes depuis le 16 septembre, l'impossibilité
de jouer la partie algérienne avec les cartes que le pouvoir donnait
à ses exécutants. Ils furent sèchement repoussés
par le général de Gaulle.
" Quiconque connaît l'Algérie
peut vous dire que, si l'on rappelle Massu, la situation déjà
très tendue deviendra immédiatement explosive et le sang
coulera. "
(Jacques Soustelle le 21 janvier à
Michel Debré)
Au ministère des Armées, Delouvrier
et Challe interviennent auprès de Guillaumat pour que Massu retourne
à Alger, même après un sérieux "savon",
car son limogeage peut faire couler le sang dans les rues de la capitale
algérienne.
Malgré son contenu révolutionnaire,
le discours du 16 septembre sur l'autodétermination du peuple algérien
a un caractère trop abstrait pour servir de détonateur à
un soulèvement populaire. De plus on a parlé d'un délai
de quatre ans après la fin des hostilités : s'il y a danger,
il est lointain.
Mais de Gaulle ne croit pas que les Européens d'Algérie
vont réagir comme ils l'avaient fait pour le départ de Soustelle.
"Ce sont des lâches ! " dit-il à Cornut-Gentille
venu le mettre en garde contre les réactions imprévisibles
de la foule algéroise, tenue en main par les groupes activistes
d'Ortiz et de Lagaillarde.
A Maurice Challe, il dira: " Ils sont pires que les Marseillais,
qui sont pourtant des hâbleurs. "
Il fallait donc hâter le dénouement
de "l'affaire algérienne" et produire l'étincelle
qui mettra le feu à la poudrière d'Alger. Malgré
les nombreuses mises en garde qu'il reçoit, de Gaulle exige (!)
le rappel de Massu
Le traquenard tendu au général
Massu, par les insistances des autorités, par la déformation
de ses propos, par l'enregistrement dissimulé de la conversation
et par la fin de non recevoir des arguments opposés par les spécialistes
du problème algérien à son éloignement, sont
de toute évidence une manuvre du chef de l'état.
On reste confondus par cette machination machiavélique qui, pour
atteindre un but fixé, utilisera le mensonge et les passions pour
finalement contribuer à commettre l'irréparable.
Pour la première fois dans cette tragédie dans ce que l'on
a appelé "l'affaire des barricades", des Français
tireront sur des Français et leur sang servira l'orgueil et les
intérêts démesurés du Président en exercice.
Sources :
Jacques Soustelle"L'espérance
trahie" Editions de l'Alma
Général Edmond Jouhaud "Ce que je n'ai pas dit"
EditionsFayard
Paul Ribeaud "Barricades pour un drapeau" Editions La table
ronde
Pierre Laffont "Histoire de la France en Algérie" Editions
Plon
Léo Palacio"Historia magazine" N° 297
Collection du patrimoine N°2 "La guerre d'Algérie"
http://www.salan.asso.fr/massu.htm"
http://perso.wanadoo.fr/bernard.venis/Alger/rue_michelet/textes/barricades2.htm
http://journauxalgerie.ifrance.com/journauxalgerie/49/23_01_1960_echo.html
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