Un Eden disparu ?

 

Après le mythe du pays de cocagne, le deuxième aspect du paradis terrestre dans l'Algérie* d'avant 1830, fait intervenir l'imagerie, longtemps véhiculée, d'une société multiculturelle basée sur une égalité parfaite "où tout le monde se côtoyait en paix", dans une harmonie touchante que les Français vinrent briser. Là encore, nous sommes désolés de contredire cette légende. La réalité, et nous devrions dire l'histoire, mérite ici encore un éclairage différent.
En réalité ce sont les castes qui régissent la vie du pays. Elles sont hermétiques et ne permettent pas le passage de l'une à l'autre. Elles se différencient par le costume et les professions cloisonnées. Elles ont chacune leurs lois et leurs juges.
Elles sont soumises à l'arbitraire des Turcs occupant le "pays" depuis
1518.

 

La société

En premier viennent les Turcs qui sont pratiquement tous des soldats (janissaires). Ils font régner la terreur et appliquent avec zèle et cruauté, les décisions du Dey.

En deuxième lieu viennent les Kouloughlis, enfants de Turcs et de femmes arabes ou maures qui ne deviennent jamais Turcs, même si les enfants de femmes chrétiennes sont considérés comme ''Turcs naturels''. Ils étaient métis et comme tous les métis, leur situation est inconfortable. Ils déclenchèrent de nombreux soulèvements sévèrement réprimés. A partir du XVIIIe siècle, la loi qui leur interdisait tous les postes de commandement s'assouplit mais ils conserveront un statut "spécial".

La troisième classe est constituée par les Maures, (Arabes venus d'Espagne). Ils se font appeler " Andalous" ou " Tagarins " (originaires d'Aragon). Ce sont les bourgeois, ils forment le groupe le plus important. Ils seront le plus souvent commerçants (mercanti) ou artisans aisés et quelquefois aussi fonctionnaires de la Régence.

Encore en dessous - et cette fois très en dessous - se trouvent les " Berranis ", c'est-à-dire les " Etrangers ", Arabes et Kabyles. (!!!)
Les Kabyles, en particulier, n'habitent pas réellement les villes. Ils y viennent pour gagner leur vie et celle de leur famille restée au village d'origine. Ils repartent vers le M'Zab, la Kabylie ou Biskra.
Ce sont les Mozabites (du M'Zab), en général commerçants, qui forment l'aristocratie de ce prolétariat.

Puis viennent, les Noirs. Ils sont méprisés et souvent humiliés.
Les Noirs, venus du Soudan comme esclaves, vendus par des chefs locaux ou razziés par des commerçants d'origine touareg spécialisés dans ce trafic rémunérateur. Les jeunes filles sont les plus prisées car, leur travail terminé, elles peuvent aussi servir au délassement de leur maître.
Les noirs sont surtout domestiques. Ceux qui sont affranchis exercent les métiers méprisés comme celui de boucher.

Tout en bas de l'échelle sociale il y a les Juifs. Arrivés au Maghreb avant les Arabes (586 après JC), ils parlent hébreu, langue abandonnée par les Juifs de Palestine qui ont eux, adopté l'Araméen.
Ils lièrent des liens solides avec les tribus berbères. C'est une femme juive, la Kahena, qui fut l'âme de la résistance contre les envahisseurs arabes. .
Pendant de nombreux siècles, Juifs et Arabes vont vivre en paix et collaborer à la réussite d'une des plus belles civilisations de la planète. Alliés aux Arabo-Berbères et vont créer dans tout le Maghreb des centres importants à Tlemcen, Oran, Mostaganem, Miliana, Ténès, Constantine, puis Alger. Leur situation se détériorera bien vite.

Les Turcs toléraient la communauté juive mais lui imposaient des contraintes humiliantes.
"Je crois qu'aujourd'hui les Juifs d'Alger sont peut-être les plus malheureux du peuple d'Israël, leur vie n'était qu'un mélange affreux de bassesse et d'outrages"
(Shaler, consul des U.S.A. sous le dernier dey). "La Régence les laisse traiter par le peuple comme les plus vils des animaux." (Renaudot)
On les humilie dans les grandes comme dans les petites choses: ils doivent se vêtir uniquement de noir, leurs babouches ne peuvent être portées que l'arrière rabattu. Cent ans plus tard, marcher sur le contrefort de sa chaussure s'appellera encore " marcher à la juive ". Ils sont souvent maltraités, brimés, agressés sans pouvoir faire valoir leur bon droit. Souvent battus, volés, ses femmes et ses fille violées par les janissaires turcs qui avaient une sorte de droit de cuissage sur les femmes juives
A part les juifs " francs ", qui battaient la monnaie et occupaient les fonctions de conseillers financiers, le reste de la communauté vivait dans la peur. Les familles s'entassaient dans des chambres exiguës situées dans des quartiers réservés. Ils ne pouvaient, sans autorisation spéciale, sortir d'Alger que les mercredis et les samedis. Les lieux fréquentés par les musulmans leur étaient interdits, et ils risquaient la mort pour blasphème réel ou imputé.

"Un petit gamin more rencontrant un juif, si distingué qu'il soit, lui fait céder le chemin ou lui donne un coup de tête ou lui prend ses babouches et l'en frappe au visage de mille soufflets, et le juif n'osera bouger, ni se défendre, il n'a d'autre remède que la fuite. Et de la même manière, si par hasard un chrétien rencontre un juif dans la rue, il lui donnera mille claques, et si le juif répond au chrétien et que l'aperçoit un More ou un Turc, il prend le parti du chrétien bien qu'il soit un vil esclave et lui crie de le tuer. " (Diego de Haedo, évêque de Palerme)

 

*Le nom "Algérie'' n'existait pas. Le 14 octobre 1839 il sera employé pour désigner " les possessions françaises dans le Nord de l'Afrique"

 

La justice.

Les "Algériens" sont soumis au droit musulman qui implique :
- une sentence immédiate ne connaissant pas la subtilité des "circonstances atténuantes".
- la rigueur des châtiments et une procédure pénale, très expéditive, basée sur la "loi du talion"
Les principaux délits criminels étaient sévèrement sanctionnés :
- les verges,
- l'amputation de la main
- et le plus souvent, la mort.
- Le droit de grâce était principalement réservé à l'offensé.
Un juge unique, le"Cadi", cumulait les fonctions de ministère public et de magistrat instructeur. Il était également, arbitre, juge et notaire.

Extrait du code musulman :

ART. 1979.-"Quiconque se sera rendu coupable de vol aura la main tranchée"
ART. 1981. "Si la main droite était paralysée ou déjà privée de plusieurs doigts, le pied gauche serait tranché; à son défaut la main gauche et à défaut de celle-ci le pied droit.

"Quand les Français sont arrivés au Maroc, en 1912, on rencontrait parfois, mais malgré tout rarement, un indigène amputé d'une ou même de deux mains. De par la gravité de la sanction, le vol était inconnu et les prisons vides. Avec l'instauration de la loi française, les vols sont devenus nombreux et il a fallu créer des prisons, toujours pleines d'ailleurs."
La Berbérie, l'islam et la France, par Eugéne GUERNIER (Éd, Union française).

 

Puis les Français ont instauré leur justice et paradoxalement, du fait de la lenteur du droit français qui exige, témoins, auditions, reconstitutions, respect du fond et de la forme, elle contribuera à déstabiliser l'équilibre précaire basé sur la force et l'inflexibilité des décisions. Il est bien tentant pour les pourfendeurs du colonialisme, de propager l'idée que l'état impérialiste a propagé l'arbitraire et la discrimination sur une terre ou les communautés vivaient une symbiose exemplaire. Nous pouvons constater que l'on nous a décrit un paradis certes, mais un paradis artificiel stupéfiant,. riche en visions hallucinatoires, mirages et autres éléphants roses...

Sources principales : "Histoire de laFrance en Algérie" Pierre Laffont, éditions Plon + divers

 

Avant 1830, les Turcs avaient organisé l'ensemble de la population musulmane étrangère à Alger en corporations {berraniya}. Chaque corporation était dirigée par un amîn (chef responsable devant le Beylick) et regroupait les individus par région et profession. On retrouve les Mozabites (originaire du M'Zab), qui avaient le monopole des bains publics, des boucheries, des moulins de la ville et du trafic des caravanes (y compris le commerce des esclaves) ; les Laghouatis (originaires de Laghouat), qui fournissaient la ville en huile; les Biskris (originaires des oasis des Zibans), porteurs d'eau, portefaix et domestiques de confiance. Seuls les Kabyles, dont les Turcs se méfiaient, n'étaient pas organisés en corporation. Ils travaillaient dans les champs ou étaient domestiques. Parmi eux, les Djidjellis (originaires de Djidjelli) avaient pu bénéficier d'un traitement de faveur des Turcs. La Franœ devait garder ces corporations et en doter les Kabyles en 1837. Jusqu'à la fin du XIX' siècle, ces corporations restèrent bien structurées. Le sens commun ne conserva ensuite que les Arabes, les Kabyles et les Mozabites.

Jean-Jacques Jordi avec la collaboration de Jean-Louis Planche "Alger 1860 - 1839 Collection "Mémoires" Editions "Autrement"

 

Pour en savoir plus :

Vie et mœurs pendant la régence turque
Les "Imazighen"
Les juifs berbères au Maroc
Le voyage de François ARAGO 1807-1809

La Mitidja