Le 5 juillet 1962 à ORAN

 

Juillet 62 c'est l'été, le mois des vacances. Les Français affluent déjà sur la nationale 7 à la rencontre de la grande bleue. C'est à peine s'ils remarquent quelques dizaines de milliers de gens hébétés et désespérés qui ont pris la fâcheuse habitude depuis quelques mois, de faire le chemin inverse sans espoir de retour, avec d'autres préoccupations en tête.

Le 1er juillet 62 c'est le OUI au référendum pour l'auto détermination de l'Algérie.
Le 3 juillet l'indépendance de l'Algérie est proclamée ce qui donne lieu à des
festivités et des manifestations diverses. Déjà quelques règlements de comptes mais dans l'ensemble mis à part quelques provocations et quelques démonstrations excessives à l'égard des européens, peu de choses à signaler.
Le 5 juillet 1962 à Oran. C'est le cauchemar. La barbarie à l'état pur. Le massacre avéré. La complicité silencieuse établie. L'oubli politique planifié. 6 heures de chasse à l'homme deux mille morts et plus de cinq cents disparus, tous civils et de toutes confessions. Seulement trois mois après le fameux "cessez le feu" d'Evian qui garantissait la sécurité des biens et des personnes. A Oran surtout mais dans toute l'Oranie des rapts des exécutions sommaires, des tortures, des viols. Une tragédie soigneusement dissimulée, officiellement œuvre "d'éléments incontrôlés" mais en réalité résultat d'une concertation savamment orchestrée pour vider la cité de ses éléments européens encore nombreux qui en refusant l'amalgame pensaient pouvoir demeurer sur la terre ancestrale.
L'armée française sous les ordres du tristement célèbre Général Katz restera à peu d'exceptions prés, sans réaction. Il faut dire que les ordres venaient de haut :"Ne bougez pas" avait dit le maître de l'Élysée. Et le zélé serviteur ne bougea pas. Faisant preuve d'un honneur à géométrie variable, le pouvoir sanctionnait les patriotes et récompensera les plus serviles de ses serviteurs
Qu'en disaient les "porteurs de valises" ? Rien. Ils l'avaient bouclée pour rejoindre les rives ensoleillées de Saint Trop' afin d'y prendre un repos bien mérité.

 

"Le 5 juillet ne paraissait pas devoir être, à Oran, une journée plus angoissante que les autres. Pourtant, certaines rumeurs laissaient présager un drame. Au cours de leurs réunions quotidiennes, les officiers de l'A.L.N. conseillaient à leurs chers collègues et amis français la prudence. Des colons des environs furent invités par leurs ouvriers agricoles à ne pas se rendre en ville. La tragédie éclata vers onze heures, place d'Armes. Des coups de feu sont tirés et, rapidement, c'est l'hallali. Les Musulmans se précipitent sur tous les Européens rencontrés. Ils les abattent en pleine rue ou, s'ils les arrêtent, leur infligent d'affreux supplices. Ils sont torturés, étouffés dans des fours, émasculés ou auront les yeux crevés. Certains seront décapités à la hache et les enfants musulmans joueront avec les têtes. On alignera, couchés le long des caniveaux, des Européens et des Musulmans. Un camion de l'A.L.N. passera ensuite lentement, écrasant les têtes et bientôt des ruisseaux de sang couleront dans les rues…" "Puis-je toutefois ajouter que des milliers de Musulmans et d'Européens ont été enlevés et ont disparu à jamais ? Il en est pourtant ainsi et la France l'a souvent ignoré ou de toute façon oublié.
Je désirerais toutefois noter deux points:
Tout d'abord, le général Katz, tout comme les services officiels d'informations, a laissé supposer que le massacre résultait d'une provocation, attribuée bien sûr à l'O.A.S. C'est entièrement faux et il est vraiment désolant pour notre pays de laisser planer de pareilles suspicions, alors que le nouveau préfet musulman d'Oran, M. Souiah, déclarera le 7 juillet : " Des événements douloureux et regrettables causés dans la journée du 5 juillet par des éléments provocateurs et incontrôlés ont endeuillé Oran... " Le préfet ne rejette nullement la responsabilité sur l'O.A.S. et le 10 juillet, le capitaine Bahkti, responsable de la zone autonome d'Oran, réunit les journalistes et leur présente les deux cents émeutiers qui sont à l'origine de la fusillade. Ils sont tous des Musulmans des faubourgs Lamur ou Victor-Hugo. Le chef de cette bande, un tueur bien connu, Attou, fut abattu au cours du bouclage du quartier où se trouvait la bande qui opérait à Oran depuis bien longtemps. On peut ensuite se demander pourquoi l'armée française n'a pas réagi. Ses camions avaient, dès le 25 juin, parcouru la ville, munis de haut-parleurs proclamant: " Ne suivez pas les menteurs qui vous mènent au désordre. L'armée française protégera sur place, pendant trois ans, vos personnes et vos biens. " Des tracts, des affiches assuraient une totale sécurité aux habitants.
Le général Katz était pourtant informé du cours des tragiques incidents. Les renseignements arriveront à son P.C. à partir de Il h 50. Sans arrêt, parviennent des nouvelles qui ne laissent aucun doute sur la gravité de la situation. A 12 heures, le commissariat central signale déjà qu'il a recueilli des Européens blessés et, un peu plus tard, le 2e H.C.A.O. rend compte de l'enlèvement de cent Européens, place Hoche, emmenés vers la ville nouvelle. Tout l'après-midi, les renseignements affluent. Ils émanent non seulement des unités militaires stationnées à Oran, mais aussi d'un fonctionnaire, opérateur radio, qui s'est réfugié à la poste et a alerté le monde entier sur l'urgence à secourir Oran, ne serait-ce qu'en détournant les bateaux faisant route vers d'autres ports. L'initiative était d'autant plus opportune que la France refusait d'envoyer des moyens de transport en nombre suffisant et que le pire était à craindre dans les jours à venir. L'armée, qui ne perdait pas :son sang-froid, restait docilement l'arme au pied. Vers 17 heures seulement, les gendarmes mobiles français investissent enfin la ville européenne. Le calme revient immédiatement. Ce jour-là, estimera le Dr Alquié, président national des élus rapatriés, mille cinq cents Français
au moins trouvèrent la mort en Oranie.
L 'armée française avait assisté sans réagir au massacre. Malgré la gravité de la situation, le sang qui coulait dans les rues, les hommes, femmes, jeunes filles enlevés, Katz s'était bien gardé de faire intervenir l'armée, se conformant à des ordres antérieurs. Ce n'est que vers 17 heures qu'il en prendra l'initiative. C'était trop tard. Une ombre de mort planait sur la ville meurtrie.
Le général Katz recevait la juste récompense de son action humaine et généreuse à Oran. Celui que la population avait surnommé "le Boucher d'Oran"sera gratifié d'une étoile supplémentaire. Il acceptera aussi une citation à l'ordre de l'armée. Il devait ne pas connaître la réponse que fit Marceau à sa sœur qui le complimentait sur ses victoires en Vendée: "Quoi ? ma chère sœur, vous m'envoyez des félicitations sur ces deux batailles, ou plutôt sur ces deux carnages, et vous voudriez avoir des feuilles de mes lauriers ? Ne songez-vous pas qu'elles sont tachées de sang humain, de sang français? Je veux porter les armes contre l'étranger. Là est seulement l'honneur et la gloire."Marceau, écœuré, demandera à partir pour les frontières. Katz; briguera un mandat parlementaire. Quel groupe pouvait lui accorder son investiture ? Le parti gaulliste, l'U.D.R., évidemment.

Source : "Ce que je n'ai pas dit" Général Edmond Jouhaud, éditions Fayard

 

Pensez vous une seconde qu'un élu français puisse proposer une commémoration quelconque de ce carnage, une stèle, une plaque, ou simplement dire une prière pour les victimes ? Pouvez vous imaginer que dans cette ville martyre, une personnalité de cette cité ait le courage, à l'instar de ce qui se fait en France, de proposer un lieu de recueillement ? Simplement y croire un instant serait entrer dans la quatrième dimension. La repentance est une notion fluctuante aux contours imprécis. Notre passé est sali et nos morts sont bannis.

Les mots d'ordre restent les mêmes : "silence radio". Dans quelques années cet épisode éffacé à tout jamais, sera considéré comme une pure affabulation et nous devrons présenter nos plus plates excuses pour avoir propagé des rumeurs infondées.

 

Pour en savoir plus :

Oran 5 juillet 62 (Site de madame Geneviève de Ternant)

Le général KATZ (PN aujourd'hui)

La Dépêche d'Algérie du 4 juillet 1962

Ils témoignent : http://pageperso.aol.fr/anma981929729/TEMOIGNAGES.html

Ils ont laissé faire : http://perso.wanadoo.fr/bernard.venis/mon_algerie/histoire/pages_liees/massacres_oran_degaulle_pn92.htm