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le 18 décembre 1958, les
avocats français du F.L.N. portent plainte contre moi au nom de
leurs clients arrêtés depuis quelques jours, pour tortures
et sévices graves.
Je suis accusé d'avoir frappé moi-même les chefs de
la rébellion algérienne capturés en France. Je les
attendais, paraît-il, sous le porche de la rue des Saussaies pour
me précipiter sur eux, dès leur descente de voiture; et
les rouer de coups. D'autres mauvais traitements leur auraient été
infligés ensuite par mes soins et en ma présence dans les
locaux de la D.S.T. Une masse imposante de témoignages est recueillie
contre moi, et même publiée en volume sous le titre
"La Gangrène". Un
livre de choc dont milieux progressistes et communistes feront grand cas,
lui assurant la plus large diffusion.
Le moment est bien choisi: les militants du F.L.N.
et leurs alliés français, partisans de l'indépendance
de l'Algérie, vont s'efforcer de donner un coup de grâce
à un homme qui est déjà à terre. Chassé
de mon poste par de Gaulle, on m'enlève la plupart de mes moyens
de défense. Mon éviction même, si soudaine et brutale
comme une punition camouflée, donne à penser que je ne suis
peut-être pas si blanc dans cette affaire de torture. En tout cas,
de Gaulle et son gouvernement marquent bien, par leur décision,
qu'ils n'entendent pas me protéger contre les attaques. Au contraire,
en pleine bataille, on me livre aux chiens, on favorise la campagne contre
la D.S.T. et son ancien chef. Voudrait-on vraiment briser l'instrument
ou l'asservir qu'on ne ferait pas autrement.
En justice, plus tard, je ferai fi de ces accusations. Sur ma demande,
plus de quarante commissaires et inspecteurs qui procédèrent
aux arrestations et menèrent les interrogatoires en décembre
1958 seront convoqués, pour une confrontation générale,
dans une grande salle du Palais de Justice. Je ferais même citer
Jean Verdier, qui viendra en rechignant, mais ne pourra pas se dérober.
Témoin direct, il assista, à mes côtés, aux
diverses phases de l'opération anti-F.L.N.
Le juge d'instruction invite alors les différents
chefs rebelles arrêtés et qui se plaignent d'avoir été
maltraités par moi, de me désigner. Je suis là, au
milieu des commissaires, avec le chef de la Sûreté, absolument
visible. Or que se passe-t-il ? Les fellagas désignent des policiers
un peu au hasard. Ils sont incapables de me reconnaître. Tous ont
obéi à un mot d'ordre: il faut briser, détruire Wybot.
Et maintenant qu'ils l'ont à leur merci, ils ne savent même
pas qui est Wybot.
Pourtant, au cours de la confrontation, sans me
cacher et bien au contraire, leur faisant la part belle, je leur adresse
la parole à plusieurs reprises. Je ne veux pas que leurs avocats
puissent dire ensuite que c'est parce que je me suis tu qu'on n'a pas
réussi à me localiser. Les
Algériens m'écoutent, ne réagissent pas. Certains
ne se rendent même pas compte que j'appartiens au groupe de la D.S.T.
et me prennent pour un assistant du juge. Et
ces hommes-là m'ont désigné, dans leurs déclarations,
comme leur tortionnaire le plus odieux et le plus implacable. Démonstration
concluante: l'affaire ne passera jamais au tribunal. Les avocats du F.L.N.
la laisseront discrètement tomber...
Mais le mal est fait. Au moment où la D.S.T.
a remporté une nette victoire sur la rébellion en métropole,
on a réussi à la décapiter et à la discréditer.
Deux ans plus tard, les chefs algériens arrêtés en
décembre 1958 quitteront leur prison
pour devenir les interlocuteurs valables des négociateurs français.
Je commence à comprendre que par mon grand
coup de filet détruisant les structures du F.L.N., en découvrant
les manuvres de certains pays arabes, j'ai peut-être contrarié
les plans secrets de de Gaulle. Et que c'est ainsi que j'ai signé
moi-même ma perte.
"Roger Wybot et la
bataille pour la DST", Philippe Bernert,
éditions Presses de
la Cité
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