L'affaire Wybot

 

Les accusateurs de fausses tortures ne reculèrent devant rien. Le cas de Roger Wybot en est une autre illustration. Roger Wybot, compagnon de la libération, créateur de la DST fut le personnage central d'une affaire qui sera omniprésente dans tous les journaux de gauche. Ce personnage énigmatique admirateur de de gaulle fut ensuite chassé d'une manière peu cavalière par le premier Président de la cinquième république.

 

"… le 18 décembre 1958, les avocats français du F.L.N. portent plainte contre moi au nom de leurs clients arrêtés depuis quelques jours, pour tortures et sévices graves.
Je suis accusé d'avoir frappé moi-même les chefs de la rébellion algérienne capturés en France. Je les attendais, paraît-il, sous le porche de la rue des Saussaies pour me précipiter sur eux, dès leur descente de voiture; et les rouer de coups. D'autres mauvais traitements leur auraient été infligés ensuite par mes soins et en ma présence dans les locaux de la D.S.T. Une masse imposante de témoignages est recueillie contre moi, et même publiée en volume sous le titre
"La Gangrène". Un livre de choc dont milieux progressistes et communistes feront grand cas, lui assurant la plus large diffusion.
Le moment est bien choisi: les militants du F.L.N. et leurs alliés français, partisans de l'indépendance de l'Algérie, vont s'efforcer de donner un coup de grâce à un homme qui est déjà à terre. Chassé de mon poste par de Gaulle, on m'enlève la plupart de mes moyens de défense. Mon éviction même, si soudaine et brutale comme une punition camouflée, donne à penser que je ne suis peut-être pas si blanc dans cette affaire de torture. En tout cas, de Gaulle et son gouvernement marquent bien, par leur décision, qu'ils n'entendent pas me protéger contre les attaques. Au contraire, en pleine bataille, on me livre aux chiens, on favorise la campagne contre la D.S.T. et son ancien chef. Voudrait-on vraiment briser l'instrument ou l'asservir qu'on ne ferait pas autrement.
En justice, plus tard, je ferai fi de ces accusations. Sur ma demande, plus de quarante commissaires et inspecteurs qui procédèrent aux arrestations et menèrent les interrogatoires en décembre 1958 seront convoqués, pour une confrontation générale, dans une grande salle du Palais de Justice. Je ferais même citer Jean Verdier, qui viendra en rechignant, mais ne pourra pas se dérober. Témoin direct, il assista, à mes côtés, aux diverses phases de l'opération anti-F.L.N.

Le juge d'instruction invite alors les différents chefs rebelles arrêtés et qui se plaignent d'avoir été maltraités par moi, de me désigner. Je suis là, au milieu des commissaires, avec le chef de la Sûreté, absolument visible. Or que se passe-t-il ? Les fellagas désignent des policiers un peu au hasard. Ils sont incapables de me reconnaître. Tous ont obéi à un mot d'ordre: il faut briser, détruire Wybot. Et maintenant qu'ils l'ont à leur merci, ils ne savent même pas qui est Wybot.
Pourtant, au cours de la confrontation, sans me cacher et bien au contraire, leur faisant la part belle, je leur adresse la parole à plusieurs reprises. Je ne veux pas que leurs avocats puissent dire ensuite que c'est parce que je me suis tu qu'on n'a pas réussi à me localiser. Les Algériens m'écoutent, ne réagissent pas. Certains ne se rendent même pas compte que j'appartiens au groupe de la D.S.T. et me prennent pour un assistant du juge. Et ces hommes-là m'ont désigné, dans leurs déclarations, comme leur tortionnaire le plus odieux et le plus implacable. Démonstration concluante: l'affaire ne passera jamais au tribunal. Les avocats du F.L.N. la laisseront discrètement tomber...
Mais le mal est fait. Au moment où la D.S.T. a remporté une nette victoire sur la rébellion en métropole, on a réussi à la décapiter et à la discréditer. Deux ans plus tard, les chefs algériens arrêtés en décembre 1958 quitteront leur prison pour devenir les interlocuteurs valables des négociateurs français. Je commence à comprendre que par mon grand coup de filet détruisant les structures du F.L.N., en découvrant les manœuvres de certains pays arabes, j'ai peut-être contrarié les plans secrets de de Gaulle. Et que c'est ainsi que j'ai signé moi-même ma perte.
"Roger Wybot et la bataille pour la DST", Philippe Bernert
,
éditions Presses de la Cité