Le manifeste des 121
Tout ce que la France comptait à cette époque de personnalités
à la mode, se mobilisa pour l'insoumission en Algérie.
Leurs motivations sont reprises ci-dessous. Ce qui aurait pu devenir
une noble cause se transforma en une démagogie simpliste et nettement
orientée. Nous ne pouvons que regretter que ces âmes saintes
ne se soient pas mobilisées avec la même ardeur une vingtaine
d'années plus tôt quand ce peuple de colons qu'ils haïssaient
tant, venait mourir à leur place, pendant qu'ils s'étourdissaient
dans les caves de Saint Germain des Prés. Et ni en 40, ni en
60 l'idée meme de bouclier humain ne traversa une seconde leur
conscience assoupie.
"L'esprit est ardent mais la chair est faible... "
DÉCLARATION SUR LE DROIT A L 'INSOUMISSION DANS LA GUERRE D'ALGÉRIE
(dite "des 121" - septembre 1960 dans Vérité-Liberté,
n°4)
Un mouvement très important se développe en France, et il
est nécessaire que l'opinion française et internationale
en soit mieux informée, au moment où le nouveau tournant
de la guerre d'Algérie doit nous conduire à voir, non à
oublier, la profondeur de la crise qui s'est ouverte il y a six ans. De
plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis, emprisonnés,
condamnés, pour s'être refusés à participer
à cette guerre ou pour être venus en aide aux combattants
algériens. Dénaturées par leurs adversaires, mais
aussi édulcorées par ceux-là mêmes qui auraient
le devoir de les défendre, leurs raisons restent généralement
incomprises. Il est pourtant insuffisant de dire que cette résistance
aux pouvoirs publics est respectable. Protestation d'hommes atteints dans
leur honneur et dans la juste idée qu'ils se font de la vérité,
elle a une signification qui dépasse les circonstances dans lesquelles
elle s'est affirmée et qu'il importe de ressaisir, quelle que soit
l'issue des événements.
Pour les Algériens, la lutte, poursuivie, soit par des moyens militaires,
soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque.
C'est une guerre d'indépendance nationale. Mais, pour les Français,
quelle en est la nature? Ce n'est pas une guerre étrangère.
Jamais le territoire de la France n'a été menacé.
Il y a plus: elle est menée contre des hommes que l'État
affecte de considérer comme Français, mais qui, eux, luttent
précisément pour cesser de l'être. Il ne suffirait
même pas de dire qu'il s'agit d'une guerre de conquête, guerre
impérialiste, accompagnée par surcroît de racisme.
Il y a de cela dans toute guerre, et l'équivoque persiste.
En fait, par une décision qui constituait un abus fondamental,
l'État a d'abord mobilisé des classes entières de
citoyens à seule fin d'accomplir ce qu'il désignait lui-même
comme une besogne de police contre une population opprimée, laquelle
ne s'est révoltée que par un souci de dignité
Ni guerre de conquête, ni guerre de " défense
nationale ", ni guerre civile, la guerre d'Algérie est peu
à peu devenue une action propre à l'armée et à
une caste qui refusent de céder devant un soulèvement dont
même le pouvoir civil, se rendant compte de l'effondrement général
des empires coloniaux, semble prêt à reconnaître le
sens.
C'est, aujourd'hui, principalement la volonté de l'armée
qui entretient ce combat criminel et absurde, et cette armée, par
le rôle politique que plusieurs de ses hauts représentants
lui font jouer, agissant parfois ouvertement et violemment en dehors de
toute légalité, trahissant les fins que l'ensemble du pays
lui confie, compromet et risque de pervertir la nation même, en
forçant les citoyens sous ses ordres à se faire les complices
d'une action factieuse ou avilissante. Faut-il rappeler que, quinze ans
après la destruction de l'ordre hitlérien, le militarisme
français, par suite des exigences d'une telle guerre, est parvenu
à restaurer la torture et à en faire à nouveau comme
une institution en Europe?
C'est dans ces conditions que beaucoup de Français
en sont venus à remettre en cause le sens de valeurs et d'obligations
traditionnelles. Qu'est-ce que le civisme, lorsque, dans certaines circonstances,
il devient soumission honteuse? N'y a-t-il pas des cas où le refus
de servir est un devoir sacré, où la " trahison "
signifie le respect courageux du vrai? Et lorsque, par la volonté
de ceux qui l'utilisent comme instrument de domination raciste ou idéologique,
l'armée s'affirme en état de révolte ouverte ou latente
contre les institutions démocratiques, la révolte contre
l'armée ne prend-elle pas un sens nouveau ?
Le cas de conscience s'est trouvé posé dès le début
de la guerre. Celle-ci se prolongeant, il est normal que ce cas de conscience
se soit résolu concrètement par des actes toujours plus
nombreux d'insoumission, de désertion, aussi bien que de protection
et d'aide aux combattants algériens. Mouvements libres qui se sont
développés en marge de tous les partis officiels, sans leur
aide et, à la fin, malgré leur désaveu. Encore une
fois, en dehors des cadres et des mots d'ordre préétablis,
une résistance est née, par une prise de conscience spontanée,
cherchant et inventant des formes d'action et des moyens de lutte en rapport
avec une situation nouvelle: dont les groupements politiques et les journaux
d'opinion se sont entendus, soit par inertie ou timidité doctrinale,
soit par préjugés nationalistes ou moraux, à ne pas
reconnaître le sens et les exigences véritables.
Les soussignés, considérant que chacun doit
se prononcer sur des actes qu'il est désormais impossible de présenter
comme des faits divers de l'aventure individuelle; considérant
qu'eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le
devoir d'intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont
à se décider personnellement face à des problèmes
aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas
se laisser rendre à l'équivoque des mots et des valeurs,
déclarent:
-Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes
contre le peuple algérien:
- Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français
qui estiment de leur devoir d'apporter aide et protection aux Algériens
opprimés au nom du peuple français
- La cause du peuple algérien, qui contribue de façon. décisive
à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes
libres.
Les signataires
Arthur ADAMOV, RobertANTELME Michel ARNAUD, Georges AUCLAIR Jean BABY,
Hélène BALFET, Marc BARBUT, Robert BARRAT, Simone de BEAUVOIR,
Jean-Louis BÉDOUIN, Marc BEGBEIDER, Robert BENAYOUN, Yves BERGER,
Maurice BLANCHOT, Roger BLIN, Dr BLOCH-LAROQUE, Arsène BONNAFOUS-MURAT,
Geneviève BONNEFOI, Raymond BORDE, Jean-Louis BORY, Jacques-Laurent
BOST, Pierre BOULEZ, Vincent BOUNOURE, André BRETON, Michel BUTOR,
Guy CABANEL, François CHATELET, Simone COLLINET, Georges CONDAMINAS,
Michel CROUZET, Alain CUNY, Jean CZARNECKI, Dr Jean DALSACE, Hubert DAMISCH,
Adrien DAX, Jean DELMAS, Danièle DELORME, Solange DEYON, Jacques
DONIOL-VALCROZE, Bernard DORT, Jean DOUASSOT, Simone DREYFUS, René
DUMONT, Marguerite DURAS, Françoise d'EAUBONNE, Yves ELLÉOUET,
Dominique ELUARD, ESCÀRO, Charles ESTIENNE, Jean-Louis FAURE, Jean-Paul
FAURE, Dominique FERNANDEZ, Jean FERRY, Louis-René des FORETS,
Dr Théodore FRAENKEL, Bernard FRANCK, André FRÉNAUD,
Jacques GERNET, Louis GERNET, Édouard GLISSANT, Georges GOLDFAYN,
Christiane GREMILLON, Anne GUÉRIN, Daniel GUÉRIN, Jacques
HOWLETT, Edouard JAGUER, Pierre JAOUEN, Gérard JARLOT, Robert JAULIN
Alain JOUBERT, Pierre KAST, Henri KRÉA, Serge LAFORIE, Robert LAGARDE,
Monique LANGE, Claude LANZMANN, Robert LAPOUJADE, Henri LEFEBVRE, Gérard
LEGRAND, René LEIBOWITZ, Michel LEIRIS, Paul LÉVY, Jérôme
LINDON, Eric LOSFELD, Robert LOUZON, Olivier de MAGNY, Florence MALRAUX,
André MANDOUZE, Maud MANNONI, Jacqueline MARCHAND, Jean MARTIN,
Renée MARCEL-MARTINET, Jean-Daniel MARTINET, Andrée MARTY-CAPGRAS,
Dionys MASCOLO, François MASPERO, André MASSON, Pierre de
MASSOT, Marie-Thérèse MAUGIS, Jean-Jacques MAYOUX, Jehan
MAYOUX, Andrée MICHEL, Théodore MONOD, Marie MOSCOVICI,
Georges MOUNIN, Maurice NADEAU, Georges NAVEL, Claude OLLIER, Jacques
PANUEL, Hélène PARMELIN, Marcel PÉJU, Jean-Claude
PICHON, José PIERRE, André PIEYRE de MANDIARGUES, Roger
PIGAULT, Edouard PIGNON, Bernard PINGAUD, Maurice PONS, J.-B. PONTALIS,
Jean POUILLON, Madeleine REBÉRIOUX, Paul REBEYROLLE, Denise RENÉ,
Alain RESNAIS, Jean-François REVEL, Paul REVEL, Evelyne REY, Alain
ROBBE-GRILLET, Christiane ROCHEFORT, Maxime RODINSON, Jacques-Francis
ROLLAND, Alfred ROSMER, Gilbert ROUGET, Claude Roy, Françoise SAGAN,
Marc SAINT-SAENS, Jean-Jacques SALOMON, Nathalie SARRAUTE, Jean-Paul SARTR,E
Renée SAUREL, Claude SAUTET, Catherine SAUVAGE, Lucien SCHELER,
Jean SCHUSTER, Robert SCIPION, Louis SEGUIN, Geneviève SERREAU,
Simone SIGNORET, Jean-Claude SILBERMANN, Claude SIMON SINÉ, René
de SOLIER, D. de la SOUCHERE, Roger TAILLEUR, Laurent TERZIEFF, Jean THIERCELIN,
Paul. Louis THIRARD TIM, Andrée TOURNÉS, Geneviève
TREMOUILLE François TRUFFAUT, Tristan TZARA VERCORS, J.-P. VERNANT,
Pierre VIDAL-NAQUET, J.-P. VIELFAURE, Anne-Marie de VILAINE, Charles VILDRAC,
Claude VISEUX, François WAHL, YLIPE, René ZAZZO
A la lecture attentive des trois dernières phrases de cette déclaration,
il semble que le sort du peuple algérien aprés 1962, ne
les préocupe plus guère et que leur solidarité soit
restée lettre morte.
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