Pour "la paix"

 

Toujours en octobre 1960, un document a été préparé par les dirigeants de syndicats d'enseignants et de l'Union nationale des étudiants de France, auxquelles se sont jointes diverses personnalités.
Les arguments : ............................................................................................................................. .La guerre d'Algérie qui depuis six ans ronge le pays, n'est ni une opération de police ni, comme il est dit depuis peu, une suite de " tiraillades et d'embuscades ".
L'échec des négociations de Melun, et les difficultés accrues de les renouer ne sont pas, comme on veut le faire croire, principalement imputables à l'intransigeance FLN.
La politique d'investissements et de promotion musulmane n'apaise pas le conflit et ne peut l'apaiser, serait-elle effective, tant que se poursuivent ratissages, tortures, déportations, que rien, pas même les attentats, ne peut justifier, et tant que continue d'être refusé l'exercice du droit, reconnu, à l'autodétermination réelle.
Un nombre croissant de Français pressentent la vérité.
La vérité, c'est qu'il n'y a d'autre dénouement qu'une paix négociée;
C'est que les formules avancées par le pouvoir, paix des braves, autodétermination, Algérie algérienne, entité algérienne, ont une logique, appellent une conclusion que tout le monde voit; C'est qu'il n'y a plus "d'Algérie française" possible et qu'aucune politique ne saurait renverser le cours de l'évolution présente;
C'est enfin que le chantage exercé par les milieux ultras et par une partie de l'armée interdit de faire la paix.
Cette vérité s'impose, hors de toute doctrine politique ou morale, avant tout débat sur le nationalisme algérien, sur la nature du FLN et sur celle du régime installé en France.
Le pouvoir s'emploie à la dissimuler, il falsifie les faits et pourchasse jusqu'à leur évocation. Certains journaux sont saisis pour révéler les opinions gênantes, lors même qu'ils ne les partagent pas; des sujets d'articles sont interdits à l'avance.
La fraction la plus avertie de l'opinion s'accommode de cet état de choses: c'est que son opposition à la guerre, si vive soit- elle, n'est qu'un fait de pensée.
La masse des Français subissent tous les effets de la guerre sur le plan moral, social, économique, mais, comme ils n'ont pas la guerre chez eux, la vérité qu'ils sentent ne devient pas volonté politique.
Les jeunes, eux, sont jetés dans la guerre et dans la guerre la vérité les attend. Avec la vérité, le désarroi, l'endurcissement ou même la dégradation, la crise de conscience ou même la révolte. Sans qu'ils portent en aucune manière la responsabilité des faits, ils sont tous exposés à des choix lourds de conséquences: certains reviennent marqués par le racisme; d'autres, l'expérience faite, essaient d'oublier; d'autres connaissent le dégoût; d'autres endurent la répression sur place et dans l'obscurité pour avoir refusé de participer à des actions qu'ils réprouvent; d'autres préfèrent l'emprisonnement au service de guerre; d'autres choisissent l'insoumission.
Les signataires de cette déclaration affirment que, dans la situation donnée, la crise de conscience et l'esprit de révolte des jeunes sont inévitables. Ils sont persuadés qu'ils ne feront que s'aggraver tant que le motif n'en sera pas supprimé : la guerre elle-même. Et c'est en vain que les tribunaux invoqueraient la légitimité d'État quand le pouvoir lui-même ruine l'exercice des droits démocratiques, quand le mépris des lois est éclatant chez une partie des officiers.
La logique de la situation, c'est la paix la logique du pouvoir, dès lors qu'il s'en détourne après l'avoir fait espérer, c'est la répression. Déjà celle-ci s'aggrave, comme l'attestent de nouvelles atteintes aux libertés, prenant prétexte d'un récent manifeste; bientôt elle risque de se généraliser. Mais qu'exprime-t-elle d'autre que l'échec d'une politique? Que peut-elle faire d'autre que tenter de retarder la solution nécessaire?
Ou bien celle-ci s'imposera dans les convulsions, dans les pires conditions, tant en France qu'en Algérie. Ou bien elle sera obtenue par une négociation sans exclusive ni préalable.
L'équivoque et le malaise où nous fait vivre une politique double se dévoilent: l'affaire des jeunes devient l'affaire de tous, l'affaire de la nation.
Tous nous sommes mis en demeure d'opter entre les conceptions des ultras ou des officiers activistes et une volonté de paix sans équivoque et sans ruse.
Nous invitons tous ceux qui ont choisi comme nous à signer cet appel.
Les signataires
Georges Lauré (secrétaire général de la FEN) ; Denis Forestier (secrétaire général du SNI) ; Pierre Dhombres (secrétaire général du SNES) ; Bernard Roulet (secrétaire général du SNET) ; Georges Aulong, Henri Baude, Jeanne Borgey, André Bourgreau, Clément Durand, Jacques Fournier, Émile Hombourger, Philippe Néaumet, Robert Coustal, Pierre Desvalois, Jeanne Lordon, James Marangé (bureau fédéral et secrétariat du SNI); Pierre Gaudez (président de l'UNEF); Léon Reuzaud, Armand Capocci, Robert Michaut, Dévèze et Kepès, secrétaires généraux des syndicats de l'enseignement supérieur et des chercheurs scientifiques (affIliés à la Fédération de l'Éducation nationale) ; Vignaux, secrétaire général de l'Éducation nationale (CFTC).
Colette Audry; Joseph Barsalou, journaliste; Roland Barthes; F. Bruat, mm"tre de conférences à la faculté des sciences de Nancy; Georges Canguilhem, professeur à la Sorbonne; Jean Cassou, conservateur du musée national d'Art moderne; P.-H. Chombart-Delauwe, directeur d'études à l'École pratique des hautes études; Éric de Dampierre, chargé de recherches; J. Dixmier, professeur à la faculté des sciences de Paris; J.-M. Domenach; Jean Duvignaud ; Jean Effel; Robert Escarpit, professeur à la faculté de lettres de Bordeaux; René Étiemble, professeur à la Sorbonne; Henri Faure, agrégé de l'Université; Paul Fraisse, professeur à la Sorbonne; Maurice de Gandillac, professeur à la Sorbonne; Jean Guehenno; Georges Gurvitch, professeur à la Sorbonne; André Haurieu, professeur à la faculté de droit de Paris; V. Jankelevitch, professeur à la Sorbonne; Émile Jolibois, inspecteur général honoraire de l'instruction publique; Ernest Labrousse, professeur à la Sorbonne; Georges Lavaut, professeur à la faculté de droit de Grenoble; Claude Lefort, attaché de recherches au CNRS; Jacques Le Goff, directeur à l'École pratique des hautes études; Daniel Mayer, président de la Ligue des droits de l'homme; Maurice Merleau-Ponty, professeur au Collège de France; Edgar Morin, chargé de recherches au CNRS; Maxime Némo; Jacques Prévert; Paul Ricœur, professeur à la Sorbonne; Jean Rouch; P. Samuel, professeur à l'université de Clermont; Jean- Pierre Serre, professeur au Collège de France; Henry Torrès, avocat; Barrabé ; Mathieu, Schatzman, Schwarz, professeurs à la faculté des sciences de Paris; Dresch, Georges, professeurs à la faculté des lettres et sciences humaines de Paris; Dedonder, Vigier, maître de recherches au Centre national de la recherche scientifique.
Ici encore pas de surprise on nous parle de paix et on pense abandon, on évoque la justice en oubliant d'etre impartial, on touche à la légitimité en refusant d'avance le droit de vivre et de mourir sur la terre natale, on évoque le racisme en préparant un nettoyage ethnique, on dénonce la torture en minimisant et en absolvant ce qui l'a fait naître. Malgré les années, le discours est le même. Mais ceux qui actuellement le reprennent, non plus d'excuse car ils ont vu les drames engendrés par le "règlement négocié". Ils ont pris connaissance des résultats dramatiques de cette paix.


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