LETTRE DE JEAN REIMBOLD AU PRESIDENT LEYRIS DE LA COUR DE SURETE DE L'ETAT

 


Monsieur,

Vous m'avez condamné à quinze ans de prison pour crime de fidélité à mes convictions. Je n'ai ni tué ni volé, ni fait de tort à mon prochain. Je n'assistais pas à l'audience, mais ma présence n'aurait rien changé à l'affaire, car je n'aurais pas répondu à vos questions. C'eût été inutile, et c'eût été indécent.

Inutile, parce que vous n'êtes pas libre de vos actes. Membre d'une juridiction d'exception, aveuglément soumis aux caprices du maître, vous dont on a dit que étiez créé, (et payé), pour condamner et non pas pour juger, vous à qui les sentences sont dictées avant votre entrée en séance, vous qui parlez de droit et qui n'avez que la force, vous ne pouvez évidemment tolérer que la vérité s'exprime dans l'enceinte de votre tribunal.

Indécent, parce qu'enfin ce n'est pas moi qui ai bradé l'Algérie. Ce n'est pas moi qui ai sur la conscience le lamentable exode de nos compatriotes, leur ruine, leur honte, leur désespoir. Ce n'est pas moi qui ai sur les mains le sang de nos harkis, ni celui des victimes innocentes du 26 mars. Ce n'est pas moi qui ai trahi mes serments, mes amis, ma religion, ma patrie.

C'est vous, ou votre maître, ce qui revient au même.

C'est pourquoi je n'ai pas à me justifier devant vous, moi qui depuis cinq ans n'ai pas eu d'autre tort que d'avoir toujours en raison, j'ai à vous demander des comptes. Et je vous accuse de lâcheté au moins, de trahison, au pire de complicité en tous cas.

Cependant, zélé serviteur, vous prétendez aussi m'enlever ma croix de la Légion d'Honneur. Comme s'il vous appartenait de parler d'honneur, et d'effacer ce que j'ai fait pour mon pays et dont seuls peuvent témoigner mes anciens camarades du Bataillon de Choc, les rares du moins qui sont revenus des champs de bataille de France, d'Allemagne et d'Indochine. Merci pourtant de l'avoir fait, merci d'avoir séparé le bon grain de l'ivraie, merci de m'avoir arraché à la triste compagnie de Mgr DUVAL et du procureur Gerthoffer, qu'une promotion sans gloire a payés de leur servilité le jour même de ma condamnation.

C'est un signe des temps de voir les ignobles discuter de l'Honneur, comme c'est un signe des temps de voir les ignorants parler de science, et les imbéciles parler d'intelligence. Il y a quelque temps un simple décret me rayait du cadre des agrégés. Il était signé de M. Christian FOUCHET, dont les succès universitaires n'ont jamais dépassé le cadre d'une honnête moyenne, et dont la droite et mâle figure représente sans doute aux yeux de tout un chacun l'expression la plus pure de la spiritualité française.

Déchu de mes titres par des gens sans titres, privé de ma légion d'Honneur par des gens sans honneur, condamné en justice par des gens sans justice, je continuerai sans faiblir dans la voie que je me suis tracée. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas avoir fait davantage. Je n'ai qu'un désir, c'est de voir, par delà les mesquineries, les mensonges et les péripéties, mon Pays redevenir un jour, enfin, la France.

Jean REIMBOLD, Professeur agrégé des Lettres au Lycée de Toulon.

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