Réplique à l'amiral De Gaulle,
oeuvre collective
(Editions du Rocher)
le livre réplique

 

 

En réalité, répondre, dans le détail, à « De Gaulle, mon père » nécessiterait un bon rayon de bibliothèque, tant l'immense majorité des allégations jetées par le fils, tous azimuts, sans la moindre preuve, les falsifications conscientes ou inconscientes, constituent des sujets inépuisables.

Ici, dans Réplique à l'amiral De Gaulle (1), neuf historiens se sont réparti des tâches ponctuelles.

Chaque étude mériterait une recension très fouillée, mais, pour ne pas être long, je m'en tiendrai aux arguments essentiels, tout en engageant les lecteurs à se procurer cette Réplique pour en apprécier les richesses.

Le général Jacques le Groignec, auteur déjà d'une Philippique contre des mémoires gaulliens (2) n'a aucune peine à démonter le mensonge selon lequel Philippe Pétain n'était pas le Vainqueur de Verdun que l'on croit: il se serait fait porter malade, laissant à son état-major, en cas d'échec, la tâche «d'essuyer les plâtres », et, comme ces «plâtres» ne sont pas tombés, il aurait volé au secours de la victoire pour s'en attribuer la paternité!
Comme cela ne suffit pas, Pétain n'avait aucune qualité humaine. Et puis, regardez sa vie intime, tandis que mon père, Charles, était irréprochable, un grand chrétien,. . .

Cela fait penser aux pharisiens qui se vantaient d'être en règle avec leur religion et qui estimaient que les publicains ne pouvaient être aimés de Dieu. Déjà, on voit ce qu'est cette religion-là.

Charles De Gaulle lui-même n'a pas osé contester la victoire de Verdun à Philippe Pétain. Présidant, le 29 mai 1966, le cinquantenaire de la bataille, il déclarait:

«La gloire que le maréchal Pétain avait acquise à Verdun, puis gardée en conduisant ensuite l'armée française à la victoire, ne saurait être contestée ni méconnue par la Patrie ».

Georges Hirtz est plus qu'un historien, c'est un témoin. Administrateur dans le bled algérien, il fut appelé, avec trois de ses confrères, à faire partie du cabinet civil du général Weygand, alors que celui-ci, sur ordre du Chef de l'Etat Français et à la barbe des commissions allemandes d'armistice, parcourait l'Afrique avec succès pour constituer l'armée de la reconquête. Philippe De Gaulle prétend que son père avait vu
«dans les yeux plissés de Weygand» (sic), lors de la débâcle de 1940, la résignation à la capitulation. Outre que l'armistice n'avait rien à voir avec une capitulation, Georges Hirtz, auteur d'un ouvrage important sur Weygand (3), démontre, en cinquante pages, que, non seulement le généralissime n'avait pas abdiqué, mais que, tant en France qu'en Afrique, il fut la pièce maîtresse de la préparation à la revanche.

Mais là encore, pour mieux faire douter des capacités de Weygand, Philippe De Gaulle s'abaisse à attaquer son âge et son origine (dont il ne sait évidemment rien).
Décidément, une telle religion se cultive.. Henri-Christian Giraud, qui dirige et préface cette oeuvre collective, se devait de répondre au moins à deux insinuations confinant à la calomnie concernant son grand-père, le général Henri Giraud, qui fut un moment en concurrence avec De Gaulle en Algérie.

Première insinuation: le général Giraud, ayant été fait prisonnier par les Allemands au début de la guerre, se serait évadé de la citadelle de Koenigstein avec la bénédiction de ces mêmes Allemands qui auraient espéré le voir jouer un rôle en leur faveur, aussi bien en France qu'en
Afrique.

Deuxième insinuation: dans l'affaire de l'assassinat de l'amiral Darlan, il faut voir qui pouvait être bénéficiaire du crime. Giraud, qui avait rejoint l'Algérie, n'était-il pas tout désigné pour succéder à l'amiral? Sous-entendu: De Gaulle, qui se trouvait encore à Londres, est audessus de tout soupçon. D'ailleurs,

Rooseveit et même Churchill, à cette époque, auraient préféré Giraud à De Gaulle... qui avait un caractère peu commode.

Donc, si l'on comprend bien le raisonnement gaullien, les Allemands auraient fait évader Giraud et les Anglo-Saxons auraient misé sur lui. Belle unanimité...pour barrer la route au seul De Gaulle!
Celui-ci, bien sûr, ne s'est pas laissé faire et c'est lui qui, finalement - car son fils en fait un chef de guerre -, a mené l'armée d'Afrique à la victoire! Peut-être tous les deux l'ont-ils cru?

En tout cas, toutes ces insinuations ne nous disent pas, en fait, qui est à l'origine de l'assassinat de l'amiral Darlan. Alors, parcequ'il sent peut-être qu'il est allé trop loin, le fils affirme que son père estimait, tout compte fait, que ce fut l'acte d'un isolé, le jeune Bonnier de la Chapelle. Et voilà! Tant de venin pour arriver à cette conclusion!

Laissant à Arnaud de Chantérac le soin de pulvériser la seconde insinuation, Henri-Christian Giraud livre les résultats de son enquête sur l'évasion de son grand-père. On y voit la fureur d'Hitler, la condamnation des gardiens défaillants, les pressions subies à cette occasion par le gouvernement de Vichy, les représailles allemandes sur la famille du général. On peut, certes, ne pas admirer la rigidité du général, vu les conséquences qu'elle entraîne, mais Henri-Chnstian Giraud nous la livre telle quelle, sans fioritures. Son objectivité est garante de sa démonstration. Et l'on mesure du même coup combien la volonté de nuire sans fondement fait partie de 1' arsenal gaullien, dit « chrétien». . .

Jean-Robert Gorce, rédacteur en chef de la revue «Histoire de guerre», s'attaque à la bataille de Montcomet, où il démonte, justement, le mythe De Gaulle, chef de guerre. Il faut savoir, d'abord, que De Gaulle en 1943, dans une réédition imprimée à Beyrouth, a glissé une phrase
qui n'existait pas dans la première édition de son livre «Vers l'armée de métier», publié en France en 1934. Cette phrase porte sur l'aviation d'assaut. L'ajout avait déjà été relevé par le général le Groignec.
Simple remaniement? Non pas. Car la seconde édition, occultant la première, a permis au «penseur» de se faire passer pour un prophète prêchant dans le désert. En effet, s'il avait préconisé, avant la guerre, de doter l'armée de chars et d'avions de reconnaissance, il n'avait nullement axé ses réclamations sur la fabrication d'avions de combat, - alors que les Allemands, eux, allaient arriver avec des panzers et des stukas. D'autre part, sa thèse sur «la guerre mécanique» était connue depuis longtemps. Les idée du général Jean-Baptiste Estienne faisaient leur chemin depuis 1920. Celles de De Gaulle n'avaient donc rien d'original. En outre, les problèmes techniques et logistiques ne l'intéressaient pas. Il n'avait pas relié la théorie à la pratique. Son esprit était axé sur la propagande et la communication. Dans ce domaine, il excellait.
C'est pourquoi, il y a une part de rêve, voire d'utopie, dans ses actions d'éclat.

Ce n'est pas le chef prudent qui évalue ses forces et qui fait corps avec son armée. C'est l'homme qui outrepasse la mission qui lui est impartie, qui cherche à faire cavalier seul, pour se faire remarquer, pour bâtir sa légende. Quitte à tirer parti même d'un fiasco. Cérame à Montcomet. L'historiographie gaulliste lui attribue la gloire d'avoir retardé une attaque de Guderian, alors que, comme le montre Jean-Robert Gorce, bien d'autres facteurs ont joué. Le fait en lui-même, d'ailleurs, serait de peu d'importance, noyé comme il le fut dans la débâcle générale-de 1940. Mais la propagande, savamment orchestrée, d'un De Gaulle «prophète» et «chef de guerre» va lui valoir un poste au gouvernement. Cette soif de paraître, c'est celle qui, bientôt, va l'animer à Londres.
Montcomet ne fut pas le combat du siècle, comme le prétend Philippe De Gaulle, mais l'origine d'un mythe.

De même, Yves Amiot bat en brèche les versions successives auxquelles s'est livré au fil des année Philippe De Gaulle,
en ce qui concerne la capture de son père par les Allemands, en 1916, lors des combats de Douaumont. Il serait fastidieux d'entrer ici dans les méandres subtils, les ajustements, les omissions, les bricolages de textes, opérés par l'amiral pour faire passer son père, alors capitaine, pour un héros qui aurait tenté une percée avant de s'évanouir sous un coup de baïonnette reçu à la cuisse et d'être fait prisonnier. Charles De Gaulle lui-même a préféré ne pas insister sur les deux citations de complaisance de son colonel, tant elles étaient dithyrambiques et quasiment contradictoires. Il est vrai que le colonel en couvrant d'éloges son subordonné cherchait à gommer ses propres responsabilités d'avoir perdu une position qu'il aurait dû tenir' Mais Philippe De Gaulle ne veut rien voir de cela, alors que des témoignages de soldats ayant participé aux combats sous les ordres de son père indiquent qu'il y eut reddition. Reddition après une difficile résistance. Ce qui, après tout, comme le souligne Yves Amiot, est loin d'être infamant.

Pourquoi ce besoin de magnifier la statue du commandeur, sinon pour empêcher toute association d'idées entre la reddition du capitaine De Gaulle, en 1916, et l'armistice demandé par Philippe Pétain, en 1940? Chez les De Gaulle, on ne se rend pas, on ne capitule pas, on garde
l'honneur, tandis qu'en 40 - voir l'appel antidaté du 18 juin -, «des gouvernants de rencontre ont capitulé, cédant à la panique, oubliant 1' honneur, livrant le pays à la servitude ». Et il faut lire les pages concernant les multiples, mais vaines, tentatives d'évasion du père,
décrites par le fils, pour mesurer combien l'invraisemblance le dispute à la légèreté.
Jean Monneret décrit «les fruits amers des accords d'Evian: les enlèvements d'Européens, le massacre des harkis».
C'est un travail objectif, pondéré, mesuré, d'autant plus nécessaire que, pour ne pas attraper une crise cardiaque, il importe de répondre avec calme aux mensonges énormes proférés par ledit amiral. Au général Massu, pourtant féal, qui avait accusé De Gaulle d'avoir «joué
un double jeu» vis-à-vis de l'Algérie,
Philippe oppose la dénégation la plus formelle. Selon lui, après s'être enthousiasmé pour l'Algérie française, son père aurait tout simplement changé d'avis, au vu de rapports moins optimistes que ceux des militaires. Quels rapports? Il n'en dit rien. Et c'est sur ces rapports que Charles se serait résolu à proposer « l'autodétermination» qui, dans son esprit, aurait donné naissance à «une Algérie algérienne, amie de la France, dans le cadre de la Communauté». Mais tout cela a échoué à cause des extrémistes de l'O.A.S. et du F.L.N... Page 196 de ses entretiens,
Philippe De Gaulle n'hésite pas, d'ailleurs, à imputer le massacre de la rue d'Isly à l'O.A.S. !

Au sujet du putsch des généraux, de ses raisons, Philippe insiste: «jamais il ne s'est senti responsable d'avoir trahi je ne sais quelle promesse qu'il aurait faite à je ne sais qui. C'est lui qui s'est senti trompé dans la confiance qu'il avait accordée à des hommes dont il n'attendait que compréhension et obéissance.
Je me rappelle qu'il m'a confié encore, en 1969, à la fin de notre longue conversation: «J'ai toujours joué cartes sur table en Algérie. Malheureusement avec des tricheurs» ». Et voilà comment s'inverse la vérité! Salan, Argoud et tant d'autres doivent se retourner dans leurs tombes.

Mais Charles De Gaulle lui-même n'a-t-il pas contredit les assertions de son fils? Voici un extrait de sa déclaration du 11 avril 1961: «La France considérerait avec le plus grand sang-froid une solution telle que l'Algérie cessât d'appartenir à son domaine, solution qui, en d'autres temps, aura pu paraître désastreuse pour nous et, qu'encore une fois, nous considérons actuellement avec un coeur parfaitement tranquille (...). Il y a des gens qui diront: «Mais c'est la rébellion qui vous amène à penser de la sorte! » Je ne disconviens
pas que la rébellion ait confirmé, affermi dans mon esprit, ce qui était déjà ma pensée avant qu'elle n'ait éclaté
» (4).

Ainsi, c'est bien avant les événements de 1954 que «le plan» avait été établi. Il faut remonter, au moins, au discours de Brazzaville du 8 décembre 1943 pour voir que tout avait été prémédité de la liquidation de l'Empire, sur lequel, tout en le démantelant, De Gaulle s'appuyait pour conquérir le pouvoir, - alors que le maréchal Pétain l'avait mis à l'abri pour la libération de la Patrie et dans un esprit de consolidation France-Empire par le moyen d'une doctrine spirituelle et sociale puisée aux sources mêmes de la Doctrine sociale de l'Eglise.

Si l'on devait faire le bilan des pertes que nous a values en vies humaines, tant françaises qu'amies des territoires d'outre-mer, l'aventure gaulliste, on s'apercevrait qu'il est bien supérieur à celui de la guerre face aux Allemands. Sans compter les désastres spirituels et moraux que cela a entraînés et qui ont ouvert la porte aux lois de mort que nous connaissons. Philippe De Gaulle aura beau dire et beau faire, prétendre - pour ne parler que des massacres provoqués par les «accords d 'Evian» - que le bilan, selon des statistiques auxquelles s'en tenait son père, n'était que de «vingt-cinq victimes répertoriées au nord d'Oran» (p. 289), c'est prendre les Français, oui, pour des «veaux », comme disait le général.
Jean Monneret,
après une enquête rigoureuse qui fît l'objet d'une thèse en Sorbonne, ne peut chiffrer, évidemment avec une précision scientifique, le nombre des Européens et harkis enlevés, disparus et massacrés, aussi bien à Oran qu'ailleurs, mais le tableau détaillé qu'il dresse montre que les victimes se comptent non pas seulement par centaines, mais par dizaines de milliers.

Patrick Ehrhardt doute qu'on ait retrouvé des vestiges de l'avion de Saint-Exupéry, perdu en mer le 31 juillet 1944, mais là n'est pas la question. Simplement, il déplore qu'à l'annonce de cette nouvelle,soixante ans après la fin de la guerre, l'amiral De Gaulle n'éprouve toujours
aucune compassion pour cet écrivain «Mort pour la France», continue à le calomnier en prétendant qu'il s'était réfugié aux Etats-Unis «pour s'en mettre plein les poches» et l'accuse d'avoir fait «une propagande constante pour Vichy», donc d'avoir été l'avocat «d'un régime démissionnaire ».

La réalité est que Saint-Exupéry n'était pas plus vichyssois que gaulliste. Seulement, comme il avait perçu que la dissidence était facteur de divisions entre les Français et qu'il s'était efforcé de prôner l'union, il s'était attiré, aussi bien à New-York qu'à Alger, le déchaînement de la hargne gaullienne. L'auteur montre bien que si, dans l'absolu, De Gaulle et Saint-Exupéry prêchent l'union, cela n'a pas le même sens. Pour l'un, il s'agit de faire l'union derrière sa personne, pour l'autre, il s'agit de faire l'union pour la France, et surtout pour sa survie. Car Saint-Ex, prophète en son genre, craint bien plus pour l'avenir que pour le présent. «Bref, écrit Patrick Ehrhardt,
c'est la crainte du lendemain qui fait douter Antoine de Saint-Exupéry du bien-fondé de la politique du général De Gaulle» (p. 269). Comme il avait raison! Analysant les discours de De Gaulle, l'écrivain se déclare sentimentalement d'accord avec eux, mais, au-delà des sen-
timents, il pose cette question capitale:

«De quelle philosophie se nourrissent ces mots? Tout est creux qui ne tire pas son sens d'une structure réelle et particulière. Ordre, justice, culture... bien sûr, bien sûr, mais selon Marx, Mein Kampf ou l'Evangile?» (p. 269). Certes, il ne s'agit pas de faire de Saint-Exupéry un homme pétri de la doctrine sociale de l'Eglise - sa démarche serait plutôt humaniste -, mais, instinctivement, il savait bien qu'il fallait faire un choix, comme l'avait fait le Maréchal.
Or, quel choix De Gaulle avait-il fait?
Quelle «structure réelle et particulière» proposait-il, en dehors du mot d'ordre exclusif: «Suivez-moi»?
«Les doutes exprimés portent sur la manière dont le général «pétrira» la société française », précise Patrick Ehrhardt.

Eh bien! la réponse à ces angoissantes questions n'est-elle pas dans cet aveu de Charles à Philippe, - aveu de faillite dont il veut, malgré tout, se dédouaner:

«J'avais rêvé d'une confédération de peuples libres en Afrique. L'Algérie y aurait occupé l'une des premières places ou la première, non de droit mais de fait. Nous aurions conservé un attachement réciproque et constitué une forme d'entente avec eux, dont notre union française n'était qu'une première réalisation évolutive. Hélas! sauf à bénéficier d'abondantes subventions de la France, ni les métropolitains, ni les Pieds-Noirs, ni les Arabes, ni les Kabyles, ni les Noirs (il met tout le monde dans le même sac) n'en ont voulu. J'attends encore ce qu'il aurait fallu faire et que je n'ai pas fait pour arriver à ce résultat» (De Gaulle, mon père, p. 295).

«Un rêve », donc... A moins que ce ne fût, en réalité, un rêve inséré dans un plan, car il a tout fait, en effet, pour arriver plutôt au résultat que nous connaissons.

Fabienne Mercier-Bemardet, - car l'amiral De Gaulle s'en prend au coeur même de l'authentique Résistance, - brosse le portrait du colonel Paillole, figure emblématique des services spéciaux traditionnels. Ce faisant, elle nous aide à discerner le bon grain de l'ivraie. L'amiral Lacoste, ancien directeur général de la Sécurité Extérieure (DGSE), a pu dire de Paillole: «Entre 1935 et 1945, pendant les années cruciales qui vont de l'avant-guerre à la victoire des alliés sur l'Allemagne nazie, il n'a cessé de lutter contre le même adversaire. Au sein, puis à la tête des services militaires de contre-espionnage, il a traqué les espions allemands, infiltré les réseaux ennemis, reconstitué les filières détruites, soutenu les résistants et fourni aux armées de la libération des renseignements décisifs.
Mais, la paix revenue, quand son service a été démantelé au profit d'une nouvelle structure, amalgame hétéroclite d'aventuriers, de faux et vrais résistants et de quelques professionnels, il a quitté l'armée
» (p. 280).

L'auteur démontre que la débâcle de 1940 ne fut pas une défaite des services de renseignements, mais qu'elle est due aux carences des politiciens de la Ille République. Cependant, c'est parce que ces services de renseignements furent amenés à obéir au gouvernement de Vichy, comme ils avaient obéi aux gouvernements précédents, que Paul Paillole est taxé de «colonel vichyssois» par l'amiral De Gaulle, avec toute la connotation infamante que l'on sait. Il est de fait que Paillole a reçu les encouragements du général Weygand et qu'il ne lui échappe nullement que les conventions d'armistice permettent aux deux cinquièmes du territoire constituant la zone libre «d'avoir des frontières communes avec des pays neutres - la Suisse et l'Espagne - et que sa côte méridionale permet de gagner l'Empire français, c'est-à-dire l'Afrique du Nord». Même si ses services sont officiellement dissous, il est clair que leur mission doit se continuer dans une clandestinité accrue:

«Nous devions poursuivre, explique-t-il, par tous les moyens de guerre, la lutte contre l'Axe et nous opposer aux menées des services spéciaux ennemis et de leurs auxiliaires» (p. 296). Et ce, dans les deux zones, sous les ordres du colonel Rivet et du lieutenant-colonel de Malmaison. Paillole était alors capitaine.

On ne peut entrer ici dans les détails de l'organisation des réseaux clandestins qu'il active sous le nom de Perrier, mais ceci est capital: selon Paillole, «ce statut, si secret qu'il n'est rédigé qu'en trois exemplaires, est finalement signé par Pétain vers la fin du mois d'août 1940. Il autorise le service à poursuivre son travail et accorde le bénéfice des congés d'armistice au personnel militaire d'encadrement. Le document donne, de surcroît, aux services clandestins les moyens, matériellement et financièrement, de continuer leur mission ». Les membres des services spéciaux clandestins en congé d'armistice, tels Paillole en 1940, continueront «de percevoir une solde, du moins jusqu'à l'occupation totale du territoire (en novembre 1942) » (p. 300).

Paillole n'a pas approuvé l'entrevue de Montoire, mais l'élan donné par Pétain et Weygand permit aux services spéciaux de l'armée de s'adapter aux diverses circonstances, avec, pour objectif constant, de chasser l'envahisseur. Toute sa philosophie tient dans cette pensée qu'il exprimait ainsi: «N'est-ce pas la vocation des services de renseignements et de contreespionnage d'aller au-delà de l'aspect purement politique d'un Etat, voire de transgresser les règles officielles de rapports entre Etats, pour poursuivre une mission de défense permanente, quelles que soient les circonstances politiques?»
(p. 296). C'est pourquoi on le voit tisser des liens avec les services secrets alliés à Londres et rejoindre l'Algérie, sous les ordres du général Giraud en 1942-1943.
Dans cette lutte sans merci, certains membres de ses réseaux connaîtront la déportation et la mort. Cependant, la plus grosse difficulté qu'il eut à résoudre, pour maintenir la cohésion et l'unité d'action, surgit dans le cadre de la rivalité De Gaulle - Giraud. Il lui fallut résorber le confusion que cette rivalité provoquait, maintenir la crédibilité des services secrets traditionnels vis-à-vis des alliés et - quand De Gaulle l'emporta politiquement sur Giraud -, procéder à la fusion avec les services spéciaux gaullistes, dirigés non pas par des professionnels réguliers de l'armée, mais par des dissidents et des civils comme Jacques Soustelle.
Au contraire de son fils, l'ego de De Gaulle semble avoir compris l'intérêt de cette fusion et l'on s'aperçoit, qu'au-delà de ce que prétend la légende, ce n'est pas De Gaulle seul, mais les services spéciaux français qui permirent à la France de recouvrer la souveraineté à la Libération. En effet, c'est grâce à la confiance que les services secrets alliés avaient placée en Paillole et ses réseaux que les Américains renoncèrent à leur projet de mise sous tutelle de notre pays sous le nom d'AMGOT (5).

Cependant, après voir rattaché par décrets à sa personne les services spéciaux unifiés. De Gaulle, toujours par tactique politicienne, ouvrit leurs portes à ce que l'amiral Lacoste appelait un «amalgame hétéroclite d'aventuriers» qui prétendaient avoir des titres de résistance et
dont les effectifs pléthoriques parurent nuisibles au commandant Paillole, - qui démissionna avec le grade de colonel de réserve. On avait vu des communistes entrer au gouvernement provisoire, on y vit entrer des F.F.I Mais la guerre était finie. Les Alliés prenaient leurs distances
et ce sont des hommes nouveaux de la Sécurité Militaire qui s'efforceront de faire le tri et de remembrer ce qui avait été démembré.

Cet itinéraire d'un officier français, exclusivement au service de son pays «quelles que soient les circonstances politiques», l'amiral De Gaulle l'ignore totalement. Paillole était «vichyssois». . .
Arnaud de Chantérac nous entraîne dans les dessous de l'assassinat de l'amiral Darlan (6). Les insinuations de Philippe De Gaulle, soit à l'égard du général Giraud, soit à l'égard du seul Bonnier de la Chapelle, volent en éclats. Il y a bien eu complot, et celui-ci a été fomenté par
la perfide Albion, pour imposer le général De Gaulle
. (Page 319), Arnaud de Chantérac cite un compte rendu «top secret» du ministre des affaires étrangères, Antony Eden, auquel Churchill laissa les mains libres, et recelé dans les archives britanniques. Une phrase du texte est oblitérée en rouge. Ce document fait suite à des conversations que De Gaulle et son adjoint Catroux ont eues avec Eden et le sous-secrétaire d'Etat permanent au Foreign Office, Cadogan, accompagné de son assistant, Strang, le 8 décembre 1942, au cours desquelles il a été question de l'obstacle Darlan.
Depuis le 8 novembre au soir, date à laquelle Darlan a fait cesser les combats entre Français et Américains et basculé l'Empire du côté des Alliés avec l'accord secret du maréchal Pétain, l'idée a pris corps au sein du Foreing Office, -d'autant que la propagande gaulliste et britannique n'a cessé, depuis le début de la guerre, de faire de l'amiral un traître. Le voir brusquement prendre la tête du pouvoir en Afrique avec la bénédiction des Américains, plus pragmatiques, ulcère la dissidence et les autorités anglaises. Dès le 14 novembre, Cadogan a écrit, dans son journal intime: «Nous ne ferons rien de bien, tant que nous n'aurons pas tué Darlan». C'est clair. Le 16, Churchill faisait pression sur Rooseveit; le 17, celui-ci s'en tirait en disant que l'accord n'était que «temporaire» et «s'appliquait exclusivement à la situation locale».

Darlan, très contesté à cause de sa politique jugée pro-allemande à la tête du gouvernement du maréchal Pétain pendant quatorze mois, était-il un traître?
Malgré les «Protocoles de Paris», refusés d'ailleurs par le gouvernement, où il aurait permis aux forces de l'Axe, moyennant certaines compensations d'équipements militaires, à transiter par la Syrie, l'Histoire a montré que, depuis le printemps 1942, il faisait «des ouvertures en direction des Américains par l'intermédiaire de son fils Alain qui rencontrait régulièrement Murphy (consul général des Etats-Unis) à Alger
» (p. 315).
Mais, dans l'ombre même du Maréchal, n'avait-il pas été en contact avec l'amiral Leahy, ambassadeur à Vichy... et chef des services secrets américains, - ce que personne ne savait à l'époque, si ce n'est Pétain lui-même... et Darlan... (8).
Il est curieux de constater qu'après le limogeage de Lavai, le 13 décembre 1940, Leahy et Darlan aient été nommés à Vichy, respectivement par Rooseveit et Pétain, en même temps, et en soient partis, toujours en même temps, l'un pour agir en tant que chef d'état-major des armées américaines aux côtés de Rooseveit et l'autre en tant que haut-commissaire en Afrique du Nord. Tout laisse penser qu'il y eut concertation
entre Leahy et Darlan, à Vichy, en vue du débarquement allié en Afrique du Nord, mais que, comme le note Arnaud de Chantérac, Darlan fût surpris que l'armada alliée se présentât le 8 novembre 1942, alors qu'il ne l'attendait que pour le printemps 1943 (p. 315). Cette date précipitée aurait été décidée à la demande pressante de Staline qui, pour soulager les troupes soviétiques, désirait l'ouverture d'un front sud avant la fin de 1942. Sans doute les archives américaines, de leur côté, n'ont-elles pas encore livré tous leurs secrets?

Tenant, avec le document Eden, le fil conducteur qui lui permet d'affirmer que le complot fut britannique, au bénéfice du général De Gaulle, Arnaud de Chantérac, n'eut plus qu'à le suivre pour découvrir les aboutissants: des réseaux gaullistes et monarchistes manipulés par l'Intelligence Service, avec, au final, le malheureux Bonnier de la Chapelle, qui crut à l'absolution d'un prêtre intrigant et à la protection des commanditaires. Il mourut fusillé...

C'est bien à la légère que l'amiral De Gaulle a remué ces sujets explosifs. Irrésistiblement, la vérité historique fait son chemin...

Claude MOUTON-RAIMBAULT

(1) Editions du Rocher. Préface d'Henri-Christian Giraud.
(2) Nouvelles Editions Latines. Voir notre dernier magazine
(3) Weygand - Années 1940-1965,autoédition, 2003.
(4) Un recueil de déclarations officielles de De Gaulle, illustrant d'ailleurs sa duplicité, a été publié par le colonel Bernard Moinet en annexe de son livre «Journal d'une agonie» (Editions Confrérie Castille, 1999), consacré aux enlèvements et massacres qui se produisirent à Oran lors de la mise en place des «accords d'Evian». Voir notre recension dans «Lecture et Tradition », n° 287, janvier 2001.
(5) L'historiographie ambiante a campé le portrait d'un De Gaulle intransigeant sur la souveraineté nationale. Cependant, son fils avoue que le général, en juin 1940, a soumis un plan de fusion entre les gouvernements anglais et français au cabinet Paul Reynaud. Il l'aurait fait «sans y croire», mais il l'aurait fait quand même. Voir comment ce sujet est traité, page 108, par l'amiral. Un Monnet éminence grise... Un Churchill carburant au whisky... Un De Gaulle provocateur... C'est cocasse!
6) Cet article résume un livre du même auteur, L'assassinat de Darlan. Vérités et légendes (Editions Perrin, 1995, épuisé).
(8) Voir notre livre «Attendu que...Philippe Pétain face à la ténébreuse alliance» (Publications M.C., 1986, p.71).

Extraits de « Lecture et Traditions » n°331 de Septembre 2004

Crédit: PNHA de Janvier 2005

 

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