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FILS DE COLON « Profession du père et de la mère ? »
Cétait, à lécole primaire, la question habituelle posée par nos instituteurs dans linterro-gatoire du premier jour de classe. A Guelma, en Algérie, je répondais que mon père était « colon » et que ma mère était à la maison. La profession des parents constitue toujours une part de notre identité et lorsquun fille ou un garçon confessait « une première rencontre », la première curiosité des parents portait souvent sur la profession des parents « Et que font ses parents ? » Exilé en France, on minterrogea, au cours dun dîner professionnel, sur le métier de mon père. Je répondis avec une fierté provocatrice : « Mon père était colon ». La réaction que je suscitai me donna alors limpression que je venais de lâcher une obscénité En Algérie, on était boulanger, cafetier, fonctionnaire ou colon et jamais personne ne trouvait que cette dénomination des agriculteurs fût péjorative Il y avait dans ce terme la richesse dune histoire, le poids des souffrances et parfois des drames qui marquèrent la colonisation. Etre colon, cétait se réclamer dune tradition de travail et de courage. Cétait sinscrire dans la lignée de gens chassés de leur patrie par la misère qui avaient relevé le défi de faire pousser du blé, de la vigne ou du tabac sur des terres abandonnées où ne poussaient que des ronces et du maquis. Etre colon, cétait comme aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, en Argentine ou en Israël, créer de la richesse sur des terres arides, cétait relever le défi de la réussite contre les difficultés conjuguées de la séche-resse, des sauterelles, des orages qui couchaient les épis, du feu dans les moissons, des cours du blé qui seffondraient et des investissements aléatoires gagés sur des emprunts contraignants Les années difficiles étaient les plus fréquentes. Je me souviens de lair sombre de mon père et des larmes de ma mère quand le travail dune année était anéanti par des orages dévastateurs ou la sécheresse qui craquelait les terres. Encouragés par le succès ou accablés par les revers, les colons continuaient à défricher et à labourer avec obstination et ce quils avaient gagné, ils ne le devaient quà leur ardeur au travail. Le colon que jai le mieux connu na pas eu le loisir de faire de longues études. A lheure où les enfants de France entraient en classe, lui vendait le lait de la ferme aux habitants de la ville et, avant ses devoirs du soir, il devait rentrer les troupeaux et aider sa mère et ses soeurs à la traite des chèvres. Son école la plus habituelle navait ni pupitre ni tableau et ses compagnons de jeux parlaient larabe. Il fit son appren-tissage loin des écoles techniques au contact de la terre, des champs et des animaux qui formaient son espace le plus familier. Il économisa sou après sou et acheta sa première terre, avec son frère, en empruntant à taux fort. Il ne connut ni la semaine des quarante heures ni les congés payés. Sa vie fut rythmée par les saisons. Lorsque les hivers étaient rigoureux sur La Mahouna qui dominait Guelma, il se trouvait parfois contraint par la neige à demander lhospitalité aux ouvriers de sa ferme. Le printemps, il guettait les pluies à la ponctualité fantaisiste. Lété, il redoutait les orages qui couchaient les blés et moisissaient les graines. Rien nétait jamais acquis et jusquaux battages, il devait craindre les vols de sauterelles, le feu dans les moissons, la maladie du charbon qui gangrenait les épis Quand la récolte de blé était livrée aux « docks coopératifs de Guelma », il restait encore à cueillir les feuilles de tabac, à les faire sécher et à les conditionner avant de les livrer à la Tabacoop de Bône. Il ne connaissait pas le plaisir des congés payés mais goûtait au bonheur dune bouillabaisse partagée avec sa famille sur une plage de Bône ou aux apéritifs du soir avec ses amis. Il aimait la chasse qui constituait moins un sport quun temps de convivialité. Il cultivait laffection de ses nombreux frères et cousins, lamitié de ses amis chrétiens, juifs ou musulmans. Il était respecté des ouvriers qui travaillaient avec lui car il était juste et bon. Quand les fellaghas firent régner la terreur, cest à ces mêmes ouvriers quil devra, par deux fois, davoir la vie sauve. Pour lui avoir témoigné des signes de trop grande amitié, Ahmed, le gérant de sa ferme de la Mahouna, finira égorgé sur la route Comme tous les colons de Guelma, et plus encore, comme tous ceux qui avaient dû, dès lenfance, vivre dans la proximité des arabes, il en connaissait la langue, les traditions, les sensibilités, les codes de bienséance, les rites, les habitudes. Il savait ce quil fallait dire ou faire. Partagé dès lenfance entre le « malti » que parlaient ses parents et larabe de ses camarades, il peinait parfois à trouver le mot français dont il possédait pourtant la version arabe. Il sétait naturellement imprégné de cette mentalité particulière qui dicte les paroles et commande les actes par une intuition inspirée dune fréquentation habituelle et familière. La proximité et parfois la promiscuité des arabes avaient fini par imposer à toute sa famille ce regard particulier de ceux qui, venus de cultures, de murs, de religions et de langues différentes savent trouver les convergences et les valeurs qui scellent lestime. Son esprit sétait enrichi du partage de toutes cultures de la Méditerranée. Il manifestait autant daisance dans ses rapports avec les ouvriers arabes de la campagne, quavec ses amis de la ville, ses compagnons de chasse ou ses collègues du conseil municipal. Il secourait les pauvres avec la même discrétion et la même spontanéité que sa mère et ses surs qui soignaient les femmes arabes malades ou les assistaient quand elles accouchaient. Ses relations avec ses ouvriers furent toujours respectueuses des personnes et même marquées de lestime accordée au travail bien fait, à la peine dun métier difficile, à la reconnaissance des mérites de chacun. Il ne connaissait ni la violence ni la haine et manifesta une rare humanité dans des circonstances particulièrement dramatiques. Lorsquen 1945, éclata linsurrection et que Guelma fut encerclée, il prit sa part à la défense de la ville et eut limprudence de se laisser photographier. Quarante ans plus tard, pour illustrer des faits qui se déroulaient à Sétif, à 300 kilomètres, sa photo apparut sur les écrans de télévision avec ce commentaire odieux : « Les milices civiles ne firent pas de quartier « Un de ses frères fut massacré à coups de hache, dans une ferme éloignée. Quand la ville fut libérée, deux inspecteurs de police vinrent rechercher les responsables de lassassinat de dizaines de français et deuropéens. Mon père leur servit de guide et dinterprète. Ils identifièrent le meurtrier de mon oncle. Lun deux tendit son revolver à mon père pour quil fasse justice. Il repoussa larme, bien incapable du geste auquel on linvitait. A la même époque, au temps de lépuration des collaborateurs de Vichy, beaucoup de valeureux résistants neurent pas cette noblesse... Quand éclata la guerre dAlgérie, les colons isolés dans leurs fermes payèrent un lourd tribut au terrorisme. Leurs fermes furent brûlées, leurs moissons incendiées, leurs troupeaux abattus, leur matériel saccagé. Comme en 1945, ils constituèrent les principales victimes des fellaghas et chacun se souvient de ces colons, de leurs épouses et de leurs enfants victimes datrocités indicibles avant dêtre tués. Ces victimes de la torture des fellaghas ne feront jamais lobjet des accents de révolte qui secouent les intellectuels français sur les chaînes de télévision. En matière de torture, la presse française manifeste une sélectivité révélatrice de sa subjectivité et de sa partialité et sans doute aussi révélatrice dune opinion publique française plus sensible au sort des poseurs de bombes et des égorgeurs denfants. Ces victimes furent les derniers martyrs de cette race de colons qui laissèrent assez de sueur et sang sur leurs terres pour revendiquer la légitimité de leurs propriétés. Mon père traversa cette période avec une sérénité proche du fatalisme. Il pensait que le pire nest jamais certain et le meilleur, toujours probable. Il était dun naturel confiant et croyait à la parole donnée. Il crut au Général de Gaulle quand il promit que lAlgérie resterait française. Plus tard, il crut aux engagements de la France à Evian et devant lévidence de linéluctable, il crut encore que la vie serait possible dans une Algérie indépendante. Au soir de sa vie, il aurait pu confier ses terres à ses enfants et donner libre cours à sa passion de la chasse. « Le vent de lHistoire » la chassé de son pays et réduit à néant un demi siècle de travail. . Il eut la sagesse de ne jamais se plaindre, de ne jamais jeter danathème sur personne mais de trouver dans son exil, le bonheur apaisé des joies familiales. Sa mort fut précédée du silence dune longue aphasie. Dans son silence, cet exilé qui ne souriait plus, dût repasser en boucle, le film de son existence si bien remplie et de linjustice dun sort quil navait pas mérité. Combien sont partis, enfermés dans le silence et le douloureux constat dune fin de vie volée. Combien se sont tus et ont emporté avec eux linsoupçonnable richesse du récit de leur vie. Combien auraient préféré au bavardage imbécile de censeurs malhonnêtes prétentieux et ignorants, lexil sur une autre terre qui naurait pas ajouté à la déchirure du déracinement, le dédain arrogant de gens qui croient pouvoir tout connaître de 130 ans de la vie dun peuple. Lhistoire de ce colon, mon père, nest pas singulière. Le souvenir des mes oncles, de leurs cousins, de leurs amis colons me renvoie limage dhommes rudes à la tâche, honnêtes et généreux qui ne surent « faire suer » que leur chemise et ne durent leur réussite quà la ténacité de leurs efforts, à la modestie de leur existence et à leur esprit dentreprise. Se trouvera-t-il un jour un historien capable de restituer lhistoire superbe de ces agriculteurs dAlgérie quon appelait « colons » ? Se trouvera-t-il un intellectuel courageux, à contre courant des réquisitoires à la mode, pour retracer les souffrances et les drames de ces miséreux venus du monde méditerranéen et de France pour faire pousser du blé et de la vigne dans des maquis de ronces et de chardons ? La France saura-t-elle rendre hommage à ces pionniers de la conquête du sud, comme les américains parlent de leur « Conquête de lOuest » ? La plupart sont morts, avant que ne se déchaîne la vague des procès médiatiques qui, à travers la mise en accusation du colonialisme, jettent sur leur mémoire une ombre insupportable. Mon admiration pour tous ces colons que jai connus et aimés nen est que plus ardente. Le 23 mars de cette année 2003, mon père aurait eu cent ans. Je veux lui dédier ce témoignage public daffection et dadmiration A un âge où le vrai se décante de lillusoire et de lartificiel, grandit en moi linaltérable fierté dêtre son fils, LE FILS DUN COLON DALGERIE.
Repris du site www.memopnha.com
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