19 22 26 MARS 1962 : LE PRINTEMPS DES ASSASSINS
Le voile enfin se lève enfin sur une page de notre histoire trop longtemps maintenue sous silence.
Les thèses officielles relatant les évènements qui ont marqué le destin de tout un peuple résistent de moins en moins face à l’accès, maintenant donné, aux archives de l’information qui relatent la fin de l’Algérie française.
Le temps est passé, le regard est plus mature, les derniers survivants de cette sombre page d’histoire tiennent à rétablir la vérité en y apportant un nouvel éclairage.
L’objectif consiste à exercer un légitime devoir de mémoire aux yeux des générations qui leur succèdent. Une des conséquences sera certainement une tentative visant à exorciser leurs douloureux souvenirs.
Combien d’assertions proférées dans le but de bâtir une histoire officielle?
Combien de propos injustifiés colportés par des médias tenus par le pouvoir, assénés avec constance dans le but d’imprégner l’imagerie populaire?
Goebbels disait : ‘Un mensonge maintes fois répété devient une vérité’
« Le caractère turbulent et inconséquent » des pieds-noirs serait une des causes de leur exil, rien n’est moins vrai. Cet exil était programmé bien avant le début de l’année 1962. Il a été la résultante d’une stratégie savamment orchestrée.
Les objectifs du général De Gaulle étaient clairs :
Personnifier la fin de la colonisation.
Disposer des budgets affectés à l’Algérie dans le but de financer les recherches sur le nucléaire de défense.
Développer les moyens d’asseoir l’autorité de la France face aux états-unis.
Symboliser la défense de l’Europe par le biais du développement de l’arme de dissuasion.
Afin d’y parvenir, il fallait se défaire du « problème algérien ».
Discours, promesses et médias aveuglés, ont conduit un peuple français déstabilisé à se prononcer en faveur d’une réponse positive au référendum du 8 avril 1962.
Un changement de drapeau ne représentait pourtant pas une certitude de retour rapide des français d’Algérie en métropole.
Les accords d’Evian, résultant du référendum garantissaient la double nationalité à ceux qui désiraient rester.
Nous pouvons penser que 600 à 800.000 des nôtres étaient prêts à tenter l’expérience. Cette contradiction avec les objectifs présidentiels énoncés plus haut était inacceptable et cela représentait une perspective difficile, face à cet état nouvellement indépendant.
Pourtant les candidats étaient déterminés à vivre l’expérience et ils étaient tenaces.
Le 19 mars 1962, il ne restait plus que 100 jours avant l’indépendance.
Il fallait les contraindre à partir, les amener à traverser la Méditerranée à la cadence de 10 000 par jour. Il fallait développer un niveau de terreur qui ne laisse à la population qu’une seule forme de salut : la fuite. Dans le but d’atteindre ce résultat, tous les moyens allaient être mis en œuvre. ( JE DIS BIEN TOUS LES MOYENS)
L’O.A.S, à propos de laquelle il s’est dit tout et n’importe quoi, représentait la dernière alternative. Constituée théoriquement d’environ 500 combattants, entre Guyotville et Cap Matifou, 120 à 150 d’entre eux pouvaient véritablement s’avérer opérationnels. Les autres étaient plutôt des guerriers de bistrots, des tapeurs de casseroles ainsi qu’une poignée de misérables dans le style des assassins de Jacques Roseau.
Ces quelques opérationnels ont soigneusement été encadrés par des officiers français, se présentant comme des déserteurs de l’armée Française au service de la cause de l’O.A.S.
Personne ne savait en fait qui ils étaient et d’où ils venaient. Ils étaient tous auréolés du prestige de leur titre et celui-ci leur garantissaient obéissance.
Dans ces derniers instants avant l’indépendance, l’angoisse, l’incertitude et le désarroi avaient atteint leur apogée. Il suffisait d’un peu d’assurance, de quelques armes, d’une histoire quelconque, de quelques références invérifiables pour glaner aussitôt les galons de « OFFICIER RESPONSABLE » et mériter ainsi son intronisation au sein de l’O.A.S.
Selon cette tactique, l’organisation s’est rapidement retrouvée noyautée par les barbouzes, les gens du SAC et du MPC. Les hommes et le matériel soigneusement identifiés, ils ont ordonné des opérations commandos, savamment orchestrées, dans le but de mieux impliquer et isoler ceux qui y participaient, souvent avec répugnance.
Exécution de civils algériens en pleine rue, massacre des dockers dans le port d’Alger, attaque au mortier de la place du gouvernement…
Ces opérations gratuites, inutiles, criminelles, ne menaient à rien d’autre qu’à commettre l’irréparable : dresser les communautés en présence de façon irréversible, ajouter un cran à l’échelle de la terreur.
L’ensemble des membres s’est trouvé diabolisée, Roger Degueltre, les généraux Salan et Jouhaud neutralisés, l’organisation était décapitée de ses chefs historiques.
Depuis le cesser le feu du 19 mars, les barbouzes avaient décidés de désarmer les commandos O.A.S. ainsi que la population de Bab -El- Oued.
Pour mener à bien cet objectif, ordre fut donné par ‘les officiers français déserteurs’ à toutes les sections Delta du grand Alger de réunir la totalité de leurs hommes,de leurs armes, munitions et explosifs dans Bab-El-Oued en leur annonçant : ‘Le grand jour est pour demain’
Pendant 4 jours, du 18 au 21 mars 1962, tous les commandos ont exécuté les ordres à la lettre.
Quel grand jour!… Quel désarroi pouvait il conduire à une telle naïveté? Comment expliquer que durant ces quatre jours, des voitures lourdement chargées d’un matériel illicite, aient pu circuler librement dans une ville sillonnée par des forces de l’ordre sur les dents, sans être le moindrement inquiétées?
‘Dans Bab-El-Oued, au soir du 21 mars, on pouvait voir, buvant l’anisette, pas inquiets pour un sou, ces prétendus chefs tous recherchés. Leur décontraction nous donnait confiance, nous étions heureux, tout le monde était là, on attendait le grand jour’.
3 jours après le cesser le feu, le vendredi 22 mars à 13heures 30, des rafales d’armes automatiques et de mitrailleuses sonnent le glas de l’Algérie française.
La majorité des hommes qui constituent les commandos sont encore à table, les armes sont roulées dans des couvertures, les chargeurs non approvisionnés.
Des gendarmes français, appuyés par les zouaves, en quelques instants ont pris possession de Bab-El-Oued, verrouillant les issues avec des herses et des barbelés, disposant des autos mitrailleuses, prenant en enfilade les rues du quartier.
Sur les hauteurs, un immeuble de l’ARMAF, est pris pour cible par les gendarmes.
Prétendant avoir essuyé des tirs, sans en avoir la confirmation, et sans sommation, ils ouvrent le feu sur cet immeuble au moyen de plusieurs autos mitrailleuses. Cet immeuble populaire est habité par des familles modestes. Les projectiles fusent de part en part.
De l’autre côté, venant du Triolet, une patrouille de zouaves puissamment armée déduit recevoir des tirs provenant du même bâtiment. Ils répliquent à coups de canon, perçant des trous si grands dans la bâtisse, que les obus de chars, même plus ralentis par les murs, percutaient les immeubles voisins et arrosaient les gendarmes.
Les gendarmes à l’opposé, ne sachant pas qu’ils avaient affaire à une patrouille de zouaves, imaginant avoir découvert le fort Chabrol de l’O.A.S. appellent des renforts et tirent de plus belle sur cet immeuble, sans se soucier des malheureuses familles prisonnières de cet enfer. Les zouaves agissent de même, appellent du renfort. Ainsi, pendant plus de deux heures cet immeuble sert de cible à ces troupes surexcitées, soutenues par des tirs en rase-mottes de l’aviation appelée elle aussi au secours des gendarmes et des zouaves.
Cette opération a crée une telle panique chez ces militaires, qui en délaissèrent leurs positions, débloquant tous les carrefours qu’ils avaient verrouillé pour porter secours à leurs collègues. C’est ainsi que tous les commandos O.A.S. se sont échappés de Bab-El-Oued.
Ils n’ont jamais été arrêtés, mais ont dû abandonner leurs armes sur place. Celles-ci ont été récupérées par les forces de l’ordre.
Au cours des 8 jours de perquisitions qui ont suivi, toutes les armes détenues officiellement par la population ont été saisies.
Les perquisitions ont été d’une rare violence, les appartements saccagés, les civils battus.
Les hommes de 14 à 70 ans encore présents ont tous été arrêtés, certains déportés à Beni-Messous, Paul Gazelle, Berrouaghia, d’autres expulsés en France, avec violence et sans procès. Il n’a jamais été possible d’évaluer avec précision le nombre de morts civils, les corps n’ayant jamais été restitués à leurs familles, les blessés disséminés dans les hôpitaux du département.
Avec beaucoup de réserves les autorités ont mentionné 60 morts et 200 blessés.
7 jours après le cesser le feu, le vendredi 26 mars 1962, il fait beau, le ciel est au grand bleu, il fait encore bon vivre à Alger.
Bab-El-Oued, sous un couvre feu total, 24 heures sur 24 depuis le 22 mars, est privée des biens de première nécessité. Nourriture et médicaments ne sont plus disponibles. La population Algéroise, angoissée par ce blocus dont elle ne devine pas l’issue a décidé de faire une grande marche de fraternité afin d’apporter un soutien moral et matériel aux membres de leurs familles isolés et tenter d’obtenir la clémence des autorités (Fouchet, Debrosse,Ailleret)
Depuis 3 jours, les habitants de Bab-El-Oued qui travaillaient à l’extérieur du quartier sont sans nouvelles de leur famille. Le téléphone a été coupé avant le début des opérations militaires, et ils ne savent pas ce qu’ils vont retrouver en rentrant à la maison.
En ont-ils encore une ?
Plusieurs milliers de personnes, hommes femmes, enfants sur les épaules de leur père, des retraités, chrétiens Juifs et musulmans au coude à coude ont décidé de se rassembler sur le plateau des Glières devant la grande Poste.
Les autorités sont au courant, elles ont organisé l’encadrement de cette marche pacifique et bon enfant.
Le quartier est plus que « sécurisé ». Haf-tracks, blindés, GMC, barbelés à tous les coins de rue dans un rayon de plus d’un kilomètre, des centaines de militaires de la coloniale sont postés sur toutes les terrasses, sur les toits des immeubles et aux fenêtres de la Grande poste. Ils sont appuyés au sol par un bon millier d’hommes du 4eme R.T.A, armes approvisionnées, balle dans le canon, cela se voit à la position des culasses, et portant plusieurs ceintures de munitions.
La foule présente ne dispose d’aucun indice. Elle marche vers une mort certaine et ne sait rien de ce qui l’attend. Le pouvoir et l’armée, eux, le savent.
Les militaires sont noyés dans une foule sympathique, tournée vers l’espoir de retrouver ceux pour lesquels ils s’inquiètent. On va rendre visite à la famille de Bab-El-Oued.
Les hommes du 4 RTA brusquement, sans raison, sans sommations, ouvrent le feu sur des civils qui se trouvent à moins d’un mètre d’eux et continuent de tirer dans le dos de la foule qui s’enfuit.
Des cris de douleur, de terreur, de supplications d’halte au feu fusent de toutes parts. On tire sur les ambulances, sur les secours, on achève les blessés au sol, la fusillade s’étire 12 longues minutes. Des civils pacifiques et désarmés ont été tirés dans le dos et achevés d’une balle dans la tête.
Les autorités mentionnent 80 morts plus de 300 blessés. Les corps ne seront jamais restitués aux familles.(officieusement, c’est 127 tués et 500 blessés)
On avait atteint le paroxysme. Le pouvoir avait atteint ses objectifs : l’O.A.S. et la population de Bab-El-Oued désarmée, la terreur était à son comble, la glorieuse armée Française avait enfin osé tirer sur des civils européens désarmés, la police était absente.
Dans les jours qui ont suivi, les enlèvements et les assassinats se sont multipliés, on en a dénombré plus que durant les 8 années de guerre qui avaient précédé. Les forces gaullistes, en particulier la gendarmerie mobile et les polices parallèle chargés de nous abattre utilisèrent à leur tour des techniques terroristes, soit par action directe: plastiquage, arrestations arbitraires, tortures et assassinats, soit d’une manière indirecte en s’alliant purement et simplement, après le cessez-le-feu, avec le F.L.N. Plus personne n’était protégé.
Des braquages à grande échelle ont été perpétrés par les barbouzes, les membres du S.A.C. transformés en chasseurs de primes de départ, ainsi que par des militaires en civil du M.P.C. L’occasion était trop belle, pour remplir les caisses de leurs commandos. Quelques gredins les ont imités. Tous se sont fait passer pour des membres de l’O.A.S. qui se remplissait les poches.
Les derniers membres d’une organisation désarmée, exsangue, expurgée de ses chefs historiques, étaient au désespoir et à l’abandon, butant encore sur les ordres incohérents des ses prétendus chefs.
Pourtant, tous les jours il y avait des attentats, des plastiquages, de soit disant mitraillages de patrouilles de gendarmes ou de CRS sans victimes…
Aujourd’hui la distance avec ces évènements laisse à croire que cette effervescence était elle aussi entretenue par les barbouzes dans le but de ne laisser aucun répit à la population, et ainsi de saper un peu plus son moral en lui faisant croire à une pseudo activité de l’O.A.S.
Les rapatriements vers la France, dont le rythme au début de l’année pouvait sembler modéré se sont vite transformés en une fuite éperdue.
Afin d’accélérer le rythme des départs, il fallait que tout soit terminé pour le référendum du 1er juillet, il convenait de créer une forme de pénurie de moyens de transport. A l’aéroport de Maison-Blanche d’Alger, des familles ont dû dormir à même le sol pendant près d’une semaine. La situation était identique à Oran-La-Sénia. Dans les ports et sur les quais, il était nécessaire de dormir sur place a même la rue, au mépris du couvre feu, pour tenter d’obtenir des places. Certains sont partis sur des chalutiers.
Nous savons aujourd’hui que plusieurs nations ont mis à notre disposition leurs moyens de transports, l’Espagne, l’Italie, la Suisse, l’Allemagne, se sont toutes proposées. Toutes ces offres ont été déclinées par la France.
La pénurie des transports organisée, les foyers de violence adroitement entretenus ont fini par mener à bout la volonté de ceux qui désiraient, malgré tout, attendre l’indépendance, et voir venir, ceux-là même ont été pris de panique.
De la peur de mourir, faute d’une place d’avion ou de bateau.
De la peine de constater un matin le départ de la famille, des voisins, des amis dans le désordre de la fuite.
De la tristesse devant les magasins qui se ferment les uns après les autres, voir les rues vivantes et animées devenir presque vides.
De la crainte de ne plus pouvoir trouver un logement dans cette France qu’ils ne connaissaient pas.
Le gouvernement et son président pouvaient enfin se féliciter, ils venaient d’obtenir dans les temps impartis le désir d’exil définitif de toute la population des français d’Algérie.
L’opinion publique en métropole était elle aussi bien préparé. Le pouvoir et les médias avaient assuré que les Pieds Noirs qui n’avaient rien à se reprocher avaient eu le choix rester dans leur pays. C’était bien une des garanties signées lors des accords d’Evian.
Seuls ceux qui avaient commis des crimes avaient été contraints de se sauver.
En France, notre population n’était ni attendue, ni souhaitée.
Les employeurs étaient réticents face à des candidats présumés instables, parce que très choqués. Cet exode massif en métropole a eu des répercussions sur les prix des terrains, des maisons, des commerces.
C’est ainsi que fut saluée notre arrivée en France.
Notre seule chance était d’être forgés du métal dont on fait les pionniers…
Ref :
-Algérie Française de Ph. Héduy. - Le sang d’Algérie de J.C. Perez.