La sieste du mois d'août.

Aujourd'hui, 27 août 2004, j'ai fait la sieste.
Je ne sais pas pour vous mais pour moi, pendant la sieste, je ne dors pas vraiment. Je somnole. Mon corps est immobile, ma respiration est régulière mais mes sens restent en activité. J'entends même les cigales qui enchaînent leurs cris d'amour sans discontinuer. Je sens les odeurs entremêlées des pins et des fleurs du datura qui me sert de parasol. Et surtout mon cerveau, tel un magnétoscope, fonctionne et me restitue les images innombrables accumulées pendant ce mois d'août. Images qui font toutes référence au mois d'août 1944. Mois oh ! combien vital car mois de ma conception, là bas, en Algérie. (Sans doute lors d'une sieste bercée par le chant des cigales…allez savoir.)

Ces images que mon subconscient saturé me repasse en boucle me montre une France que je n'ai pas connue.

Une France certes meurtrie par la guerre mais une France forte, courageuse et surtout R E S I S T A N T E. Une France debout derrière son héros mythique à la belle allure martiale.
Il est partout, sur toutes les chaînes de télévision, sur tous les journaux, à la une de tous les magasines, il personnalise cette France, il EST cette France.
Une France également très généreuse qui invite ses anciens ennemis, les décore et les remercie. Une France qui, comble de la générosité, va même recevoir sous les lambris de ses châteaux le symbole actuel du crime contre l'Humanité et de l'épuration ethnique non repenti.

Et puis ces images de Paris libéré grâce à la vaillance de ses soldats et surtout à la bravoure de ses résistants ! Eux aussi ils sont partout. Au Nord et au Sud, à l'Ouest et à l'Est, en ville et à la campagne. Combien étaient-ils, gaullistes et communistes réunis ? Des dizaines, des centaines de milliers sans-doute. Fallait-il que les Allemands soient forts pour tenir plus de quatre ans face à ces redoutables combattants !

Mon labrador qui doit estimer que ma sieste a assez duré me réveille d'un coup de museau affectueux. Encore un peu étourdi je trouve près de moi l'un de mes livres de chevet : " Réquisitoire contre le mensonge. Juin 1940/ Juillet 1962. " de René Rieunier, ouvert à la page 76 et je lis……

" … Le 31 mai 1943, par un procédé de politicien, le civil Charles De Gaulle a mis la main sur le comité d'Alger. Le Général De Gaulle n'aurait que faire de trente divisions nouvelles.
Le 2 août 1943, il adresse ses " adieux " à ceux de " ses " soldats de Londres, de Dakar et de Libye qui veulent aller combattre. On s'apercevra qu'au lieu des 110.000 annoncés dans ses discours antérieurs, ils ne sont que 15.000, dont ceux de Leclerc et de koenig.
Il faut relire son ordre du jour :
" Pour moi, à qui vous avez accordé le plus grand honneur qu'un homme puisse connaître - celui d'être suivi volontairement dans l'effort et dans le sacrifice - je demeure au poste où je suis appelé à servir, lié à vous plus étroitement que jamais. "

Devant ce " sacrifice ", cette " union plus étroite que jamais ", ce n'est pas à Molière qu'on peut penser, c'est à Chateaubriand parlant de Bossuet : " A ces derniers accents de l'éloquence humaine les larmes de l'admiration ont coulé de nos yeux et le livre est tombé de nos mains ! "
S'étant ainsi " sacrifié ", le réfugié de Londres, installé à présent à Alger, ne gardera près de lui que son " armée " de policiers, de prétoriens et de politiciens qu'il enverra en " mission " pour lui préparer son triomphe.
L'étonnement de l'étranger se traduit par cette dépêche d'un journal américain :
" le Général De Gaulle insiste pour qu'on le considère comme un chef civil et non comme un soldat. Il est vrai qu'il conserve son uniforme de général, mais c'est sans doute pour des raisons de propagande. "
L'étonnement des combattants français se manifeste dans cette lettre d'un officier de notre armée d'Algérie :
" Le Général De Gaulle n'éprouve aucune considération pour nous. Il n'aime pas nos généraux en lesquels il voit sans doute des concurrents éventuels. Pour se trouver une excuse à lui-même il les accuse de pétainisme. " Se trouver " une excuse à lui-même ", cet homme qui incarne la France en a-t-il besoin ? Il est légitime et juste pour lui de discréditer ceux qui ne sont pas inconditionnels.
Non seulement on ne lèvera pas de nouvelles divisions mais on entreprendra de purger l'armée des officiers les meilleurs et, comme à New York, de débaucher des éléments de l'armée régulière. Il existe à ce sujet un très long rapport de l'Etat-Major d'Afrique, de juillet 1943, dont nous ne pouvons que donner un aperçu :

" Offices de recrutement d'agents gaullistes, dépôts d'armes irréguliers. Prime de 25.000 francs (de 1943) solde élevée, avancement rapide, promesse de non-sanction. Le rapport conclut qu'à ce jour 2.750 désertions ont été provoquées par les agents gaullistes soit près de 4% des effectifs ce qui engendre déjà une grave crise morale dans la troupe qui combat. "

" L'épuration " des officiers ébranle encore plus sérieusement notre armée. Voici ce que télégraphie à Washington le correspondant du New-York Times :

" Certaines personnes pensent ici que la mise à la porte de 400 officiers dans une armée qui ne compte que 75.000 hommes, peut être considérée comme une expulsion massive. "

Après l'épuration, " les purges. " Des officiers disparurent dans le désert saharien et il fallut une circonstance atroce pour y mettre fin. " Un jour, sur le front d'Italie, le général Montsabert reçu l'ordre de livrer le capitaine Carré à la police gaulliste pour être déporté. Il envoya cette simple réponse : Je ne pourrai exécuter cet ordre. J'ai décoré ce matin même cet officier héroïque sur son lit de mort. Il avait reçu la veille une balle allemande dans la poitrine.
Ainsi, l'armée française d'Afrique du Nord, crée par Weygand qui en avait préparé le développement et prévu le rôle, va-t-elle se désorganiser ? La vigilance de Giraud, puis de Juin, en maintiendra du moins la cohésion. Mais après la campagne de Tunisie où elle combat courageusement, elle ne comprendra plus que des divisions bien réduites.
Sera-t-elle, après sa victoire tunisienne, réorganisée, renforcée par les troupes mobilisables ? Nos soldats pourront-ils, une fois reposés, être prêts à participer aux débarquements en France et contribuer à refouler les Allemands hors de notre sol ? C'est ce que les Alliés conseillent à De Gaulle.
Non ! Celui-ci, invoquant " le prestige de la France ", presse les Américains d'envoyer le général Juin avec six sur onze de nos divisions clairsemées combattre en Italie. Par ailleurs il demande que la prise de l'Île d'Elbe soit confiée aux troupes du général de Lattre.
Inconscience ou préméditation ? Qui le saura jamais lorsqu'il s'agit de l'individu qui a écrit : " L'homme d'action ne se conçoit guère sans une forte dose d'égoïsme, d'orgueil, de dureté, de ruse. "
La campagne d'Italie, la " campagne monstrueuse " comme l'appellera un officier cinq fois blessé, coûtera 26.000 hommes à la France, plus du tiers de ses effectifs engagés. Elle aura tout de même auréolé le général Juin d'un prestige qui jettera une ombre sur De Gaulle. Alors celui-ci retirera à son ancien camarade le commandement de son armée en le nommant chef d'état-major général…c'est à dire dans les bureaux. Puis le restant des troupes d'Italie sera envoyé, sans repos, et à la demande de De Gaulle, sur les côtes de Provence…le plus loin de Paris.
Le 6 juin, les Anglo-Américains débarquent en Normandie. Aucune division française dans leurs rangs. Seulement 180 hommes commandés par un commandant de vaisseau, bataillon symbolique qui par son courage et son sacrifice sauvera l'honneur ;
Le 14 juin, De Gaulle part de Londres avec l'équipe politique qu'il a préparée. A bord de La Combattante qui le transporte flotte un pavillon tricolore…portant ses initiales. Il ne reste en France que le temps d'installer les " Commissaires de la République " qui vont préparer sa rentrée triomphale dans Paris. Pendant qu'ils manœuvrent il se rendra au Vatican, puis à Washington, pour se faire admettre comme futur chef de la République. C'est ainsi que le plus grand résistant fait sa guerre.
Mais De Gaulle a gardé en réserve une division, la mieux équipée de toute, la 2ème D.B. du général Leclerc qui attend impatiemment au Maroc. Elle ne débarquera en Normandie que deux mois après les Alliés, avec pour mission d'assurer la rentrée à Paris de celui qui se considère comme le seul gouvernement légitime en France.
A Cherbourg, où il est arrivé le 18 par un avion américain portant le drapeau tricolore et la croix Lorraine, il retrouve l'équipe gaulliste du " pouvoir civil " ; Le 22, l'Armée Leclerc est en vue de Paris. Le même jour il se rend à Rambouillet. Le 23, il se fait envoyer deux blindés pour préparer sa rentrée dans la capitale.
Le 25 au soir, à son arrivée, gravissant les escaliers de l'Hôtel de Ville, il pose au nouveau préfet de la Seine une question primordiale :
- Où en est chez vous l'épuration ?
- Mon général, on organise les comités prévus.
- Et surtout qu'on aille vite, qu'on règle cette question en quelques semaines.
Le 26, il pourra se répéter cette phrase qu'il a écrite douze ans plus tôt : " Le profond ressort de l'activité des meilleurs et des forts est le désir d'acquérir la puissance. "
La 2ème D.B. assure le service d'ordre ainsi que deux divisions qu'il a demandées à Eisenhower de lui prêter.
Cette libération française, dont le généralissime américain dira qu'elle a laissé une image sardonique, marque enfin l'apothéose gaulliste. Le peuple français délivré de l'oppression allemande ne cherche pas plus loin. Il acclame longuement Charles De Gaulle, général de la Nation à la tête de son armée. Mais déjà on peut apercevoir, à l'entour, des visages avides, ambitieux, inquiets, qui s'interrogent sur la carrière que le civil Charles De Gaulle va leur réserver.
La 2ème D.B. peut maintenant repartir sur le front de l'Est, l'armée politicienne des créatures gaullistes prend la relève, ce n'est plus à Leclerc à monter la Garde.
………
Le 6 juin, quatre-vingts jours plus tôt, lors du débarquement allié en Normandie, De Gaulle avait de Londres lancé le message suivant :

" La bataille suprême est engagée. Bien entendu c'est la bataille de France et la bataille de la France…La France submergée depuis quatre ans, mais non point réduite, ni vaincue, est debout…Derrière le nuage de notre sang et de nos larmes, voici que réapparaît le soleil de notre grandeur. "

Bataille suprême ! Bataille de France ! à laquelle

" bien entendu " il ne participe pas. "


Bon, il faut que j'aille fissa prendre une douche.
Je ne sais pas si ce sont les images re visionnées pendant la sieste, le chant lancinant des cigales, les effluves du datura ou la dernière lecture de ces quelques pages mais j'ai besoin d'une bonne douche.
Elle sera obligatoirement froide ma douche aujourd'hui…….


Jean-Claude Lahiner
Reçu par e_mail

 

Retour au sommaire de 'Point de vue


Pour quitter ce dossier, cliquez
sur le lien de votre choix
du menu ci-joint à gauche,
merci