En réfléchissant bien

 

 

Prenons le cas de la "spoliation des terres".  Bien sur qu'il y a eu des confiscations de terres, à commencer par les domaines des Turcs qui dirigeaient le pays ou les confiscations aux tribus rebelles, mais il y a eu aussi mise en valeur de terres incultes et des achats de terres.

 

La surface agricole de l'Algérie est d'environ 40 000 000 d'hectares. Toutes ces terres ne sont pas cultivables et plus de 30 000 000 d'hectares sont des terres de parcours pour les troupeaux. Au plus fort de l'expansion, les terres cultivées dépassaient à peine les 10 000 000 d'hectares.

 

En 1830, il y avait sur ce qui allait devenir l'Algérie 3.000.000 d'habitants au plus.

A titre de comparaison, en l'an 2000 avec 30 000 000 d'habitants en Algérie, il y a 1 037 910 d'exploitations agricoles sur lesquelles travaillent 2 336 259 personnes.

Sources: Office National des Statistiques algérien

 

Depuis 1830, la population algérienne a été multipliée par 10 et aujourd'hui, 8,3 millions d'hectares constituent la superficie agricole utile (S.A.U) qui se ventile ainsi :
- Terres labourables qui comportent, d'une part, les terres au repos où en jachère qui sont en régression mais demeurent importantes et couvrent, en moyenne, une superficie de 3,7 millions d'hectares et, d'autre part, les superficies des cultures herbacées qui représentent 47% de la S.A.U. soit autant que la jachère.
- Cultures pérennes qui sont constituées par les plantations fruitières ( 452 000 ha), le vignoble (74 000 ha) et les prairies naturelles (36 000 ha).
Sources: ministère de l'agriculture Algérien

 

Aujourd'hui en Algérie, 1 habitant sur 12 travaille dans le secteur agricole et cultive en moyenne 4 hectares (les terres en jachères, même si elles représentent 47 % de la SAU font partie de la propriété agricole). Si on rapporte ces chiffres à ceux de 1830, combien d'hectares étaient cultivés par les 3 000 000 d'habitants en 1830?

Bien sur, ceux à qui le chiffre de 1 000 000 d'hectares cultivés en 1830 ne convient pas, il est toujours possible de doubler la population agricole et de multiplier par 4 la surface cultivée par personne pour arriver à justifier leur théories. Est-ce bien réaliste?

 

 

Pour les inconditionnels des "gros colons Français qui possédaient toutes les terres" voici la répartition des exploitations agricoles à l'indépendance.

Sources: Lazhar Baci  de l'Institut National Agronomique, Département d'Economie Rurale, Alger (Algérie)

 

 Catégories d'exploitations

Nombre d'exploitations  Superficie en milliers d'hectares 
 Européens  Algériens     Total     Européens Algériens Total
Moins de l ha 2393 105954 108347 0,8 37.2 38.0
1 à 10 ha 5039 332529 337568 21.8 1341.2 1363.0
10 à 50 ha 5585 167170 172755 135.3 3185.8 3321.1
50 à 100 ha 2635 16580 19215 186.9 1096.1 1283.0
Plus de 100 ha 6385 8499 14884 2381.9 1688.8 4070.1
Total 22037 630732 652769 2726.7 7349.1 10075.8

 

On y remarque le terme "Européens" (avant l'heure). Espagnols, Italiens, Maltais, Suisses, Allemands et autres nationaux ayant aussi acquis des terres en Algérie. Les très grandes propriétés de plusieurs centaines d'hectares appartenaient à des sociétés comme la Compagnie Genevoise et à quelques familles influentes, aussi bien européennes qu'algériennes.

LA NOTION CORANIQUE DU DROIT DE PROPRIEÉTÉ

Afin de comprendre la façon dont ont çvoluç les structures foncières dans le Maghreb central sous la domination turque jusqu'à la colonisation française, il n'est pas inutile de rappeler la notion coranique du droit de propriété musulman.
Le Coran subordonne le droit de propriété sur la terre à sa mise en valeur. Les terres sont classées en deux catégories : celles qui sont vivifiées, ce sont les terres "vivantes", celles qui ne le sont pas, ce sont les terres "mortes". Toute personne a le droit de mettre en valeur une terre "morte" sans autorisation préalable, tout au moins dans le rite malékite, courant en Algérie, et quiconque exploite une terre morte est considéré comme son propriétaire tant que dure cette exploitation.
Pour permettre aux conquérants musulmans de s'établir, le droit musulman prévoit le droit de l'appropriation de terres "vivantes". En contrepartie, ces conquérants doivent payer une dîme au prince. Les propriétaires des pays conquis paient, quant à eux, un impôt, le kharadj, en signe de reconnaissance du domaine éminent du souverain sur les terres. Une autre catégorie de bien prévue par le droit musulman est le bien habous. Tout propriétaire peut habouser son bien, c'est à dire qu'il peut le faire sortir du commerce dans un but pieux, ne gardant pour lui, ou des tierces personnes qu'il désigne, que l'usufruit, de telle sorte que le bien habousé échoit en définitive à une personne morale d'ordre religieux.

Il existe deux sortes de propriété : la propriété privative melk, la propriété collective arch appartenant aux membres de la tribu qui la vivifient. Quoique les terres arch soient inaliénables, les enfants (m‚les, semble-t-il) héritent de leurs parents à condition de continuer à faire partie de la tribu et de vivifier les terres, les modalités d'absentéisme sont définies par la collectivité selon les us et coutumes en vigueur.


ENTORSES AU DROIT MUSULMAN

La présence des Turcs, quoique musulmans, dans le Maghreb central à partir du XVI siècle a donné quelques entorses à ce droit de propriété pour des raisons politiques et économiques. Pour faire face à la rébellion des tribus jalouses de leur indépendance et leur faire payer des impôts, le gouvernement turc a dû faire appel à d'autres tribus pauvres et disséminées qu'il s'attachait en leur concédant des terres plus riches, les terres makhzen. Le recouvrement des impôts devait être insuffisant, si l'on croit ce que dit Ibn Khaldoun concernant la psychologie des tribus: Une tribu ne s'acquittera pas de l'impôt, tant qu'elle ne se résigne pas à s'avilir: taxes et contributions, en effet, causent un préjudice humiliant que refusent de subir des esprits fiers, ceux-ci préfèrent la lutte et la mort.
Le gouvernement fut amené à s'approprier les terres relevant du domaine éminent de l'Etat et à les faire fructifier pour son compte, constituant ainsi les terres beylik en grande partie sur les biens habous.
Les nouvelles institutions se superposent aux anciennes ou coexistent avec elles, et l'on a bientôt des tribus communautaires dirigées par des "sages" (châoukh), des villes où prédomine une aristocratie marchande avec une population industrieuse qui porte à un niveau élevé l'artisanat, des villages où se sont groupés de petits propriètaires pratiquant la polyculture et où l'ordre est maintenu par la djemaa (conseil des anciens).

Les sources financières extérieures faisant défaut, le fisc se montre de plus en plus exigeant à l'égard des populations rurales, et elles ne manquèrent pas de se rebeller ce qui contribua à dégrader la situation.

Sources: L'agriculture algérienne. Conditions et perspectives d'un développement réel - Tami TIDAFI - Maspero 1969.


Je ne peux que souscrire à ce qu'écrit Tami TIDAFI et qui montre, si j'ai bien compris, que la France, lors de la conquête de l'Algérie, n'a fait que reproduire en partie ce qu'avaient fait les précédents conquérants, respectant le droit musulman. J'ai d'autant plus confiance dans cet exposé sur le droit de propriété que Tami TIDAFI n'est pas partisan de la colonisation française et le prouve, page 26 de son ouvrage, additionnant les choux et les carottes, comparant 21 650 exploitants à 4 600 000 personnes, hommes, femmes, enfants et vieillards, escamotant au passage 6 200 000 hectares de terres réputées "utiles" dont visiblement 5 700 000 hectares appartiennent aux musulmans puisqu'il manque 500 000 hectares pour les exploitations européennes, en écrivant:

Les terres réputées "utiles" couvraient une superficie de 13 000 000 d'hectares comprenant 6 800 000 hectares de terres cultivées, dont 2 200 000, appartenant à la colonisation européenne (21 650 colons) et 4 600 000 à la population musulmane paysanne (6 300 000 personnes en 1954).

Je n'aurais pas eu confiance en lui s'il avait écrit :

L'Algérie couvre une superficie de 2.381.741 km2 dont moins d'un centième appartient à la colonisation européenne (1 000 000 de personnes) alors que la population musulmane dispose des 99% restants avec seulement 652 769 exploitants agricole.

Comme quoi les chiffres, on leur fait dire ce qu'on veut. Tout est dans l'art de les présenter. 

 

bertrand@lecri.net

 

Point de vue