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L'Assemblée
glorifie la colonisation en douce
Des historiens s'élèvent contre
un article de la loi sur les harkis.
Par Jean-Pierre THIBAUDAT
samedi 26 mars 2005 (Liberation - 06:00)
D'abord, il n'y a pas cru. «J'ai relu le texte pour voir si je ne
fantasmais pas.» Il ne fantasmait pas. Une de ses étudiantes
venait de mettre sous le nez du professeur émérite et historien
Claude Liauzu, le texte de la loi du 23 février 2005 portant sur
«la reconnaissance de la
Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés.»
Cette loi vise essentiellement à indemniser les harkis et leurs
familles et leur accorder une certaine reconnaissance de la part de l'Etat
français qu'ils ont servi. Mais l'article 4 de la loi ne s'en tient
pas là. Après une phrase plutôt bateau («les
programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de
la présence française outre-mer, notamment en Afrique du
Nord, la place qu'elle mérite»), mine de rien le texte bascule
: «Les programmes scolaires reconnaissent
en particulier le rôle positif de la présence française
outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire
et aux sacrifices des combattants et aux sacrifices des combattants de
l'armée française issus de ces territoires la place éminente
à laquelle ils ont droit.»
L'historien, lui-même pied noir et spécialiste
de l'histoire de la décolonisation relit «le rôle
positif» et bien que «cela dépasse [son] imagination»
vérifie : ce texte existe bien, on peut le rencontrer dans les
pages du Journal officiel. Claude Liauzu alerte alors ses pairs. Ensemble,
ils rédigent le texte d'une pétition : «Il
faut abroger cette loi, écrivent-ils,
parce qu'elle impose une histoire officielle contraire à la neutralité
scolaire et au respect de la liberté de pensée qui sont
au coeur de la laïcité ; parce que, en ne retenant que le
"rôle positif" de la colonisation, elle impose un mensonge
officiel sur les crimes, sur les massacres allant parfois jusqu'au génocide,
sur l'esclavage, sur le racisme hérité de ce passé
; parce qu'elle légalise un communautarisme nationaliste suscitant
en réaction le communautarisme de groupes ainsi interdits de tout
passé.»
La très active section de Toulon de la Ligue des droits de l'homme
diffuse sur son site cette pétition qui fait des vagues dans le
milieu des historiens et reçoit aussitôt de nouvelles signatures.
Ce n'est qu'un début. Absentéisme. Mais comment les législateurs
ont-ils pu en arriver là ? Quand le projet de cette loi vient en
première lecture devant l'Assemblée le 11 juin 2004, il
n'y a pas foule dans l'hémicycle. C'est un vendredi, «jour
habituellement réservé à nos travaux dans nos circonscriptions»,
râle le socialiste Gérard Bapt,
sans trop la ramener : il n'y a que trois députés socialistes
dans les travées. On est à deux jours des européennes.
En vain Gérard Bapt tente un «renvoi en commission»
pour combler «les insuffisances du texte» : il est repoussé
par 38 voix contre 4. La séance est levée à 13 heures
pour le déjeuner, on revient à l'heure de la sieste. Le
passage qui fera bondir les historiens ne figure pas dans le projet mais
apparaîtra au milieu de l'après-midi dans l'une des multiples
propositions l'amendement.«L'amendement
21 de la commission vise à faire une plus grande place à
l'histoire de la présence française en Afrique du Nord et
dans les autres territoires naguère sous souveraineté française,
dans les programmes scolaires et dans la recherche universitaire»,
avance le rapporteur Christian Kert (UMP). On reste dans les généralités.
Intervient Christian Vaneste (UMP) : «Le sous-amendement 59 à
l'amendement 21 et le sous-amendement de coordination 58 tendent à
mieux faire connaître aux jeunes générations le côté
positif de la présence française en Afrique et en Asie,
dans la ligne voulue par Jules Ferry, etc.» Le mot «positif»
est lâché. Aucun membre de l'opposition socialiste et communiste
ne monte aux rideaux. Les amendements sont votés. Ils ne seront
pas mis en cause ni au Sénat, ni en seconde lecture à l'Assemblée.
La loi est promulguée.«Lobby». Noyé dans un
train de mesures techniques, son incroyable article 4 passe inaperçu
jusqu'à ces derniers jours.
Et le lancement de cette pétition. Sera-t-il pour autant appliqué
? Benoît Falaize, professeur à l'IUFM (institut universitaire
de formation des maîtres) de Versailles et qui travaille sur les
questions d'enseignement de la mémoire, ne le pense pas. Il juge
«absurde» ce texte qui «nous
ramène trente ou quarante ans en arrière».
Il voit dans cette volonté de «réévaluer
le passé colonial de la France» le «fruit
d'un lobby». Dont quelques députés UMP auront donc
été les bras séculiers. C'est la France qui positive
chère à Raffarin qui va être contente. Foin du massacre
de Sétif et des tortures en Algérie les Français
n'ont fait que du «positif», puisque c'est la loi qui proclame.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=285319
Crédit:JEANLOUISGRANIER@aol.com
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