BAB EL OUED / Et si la Cantera m'était contée…

Cantera, un terme à consonance espagnole qui désigne la carrière Jobert qui surplombe Triolet, confluence des cours d'eau qui prenaient naissance des hauteurs de Frais-Vallon, jadis envahies par une luxuriante végétation.


Ces eaux faisaient fonctionner le moulin de Triolet, avant de dévaler le long d'un lit pour terminer leur course en aval dans la mer.
Hier, nos parents l'appelaient Cantera, un terme espagnol qui s'est imposé par la force des choses par les immigrés espagnols qui travaillaient à la carrière et, à la nuit tombante, regagnaient leur baraquement à la Basetta, un fief qui par la suite devint un lieu essaimé de savetiers ibériques. A l'époque coloniale, Bab El Oued était un bourg constitué d'une populace cosmopolite, un melting-pot où colons de différents horizons se côtoyaient dans une parfaite symbiose. Colons français, juifs séfarades, Espagnols, Italiens, Maltais et Arabes autochtones se côtoyaient dans un tissu urbain ramassé, voire dense. Une cité d'accueil. Une cité que beaucoup de vieux reconvoquent pour égrener, telle une antienne, les instants d'un temps où il faisait bon vivre. Cet énorme quartier s'ouvre sur une mer qui embrasse les plages de Padovani, Laâyoun, coincées entre la petite baie de Leden Plage dans le bourg du littoral ouest et la calanque dite Qaâ Essour vers l'est... Maintenant, Bab El Oued étouffe sous le poids d'une population qui a pratiquement décuplé depuis l'indépendance. Rares sont les immeubles qui ne nichent pas dans leurs terrasses des bicoques, voire un autre niveau, faisant fi des règles de construction. Environ 150 000 habitants sont tassés dans cette commune, caractérisée par ses rues grouillantes et la promiscuité de ses cités-dortoirs à l'image de la cité Diar el Kef qui refait peau neuve et de la cité Pérez... Le peu d'espaces existants se rapetit au fil des années, laissant place à une érection d'édifices qui enlaidissent le cadre bâti, voire l'environnement. La tragédie du 10 novembre 2001 et la furie des eaux qui avaient charrié nombre d'habitations et de commerces avaient quelque peu modifié le plan urbanistique, notamment au niveau des Trois-Horloges, de la Butte et de Triolet où nombre de rues sinueuses et en creux ont été soit nivelées, soit «relookées». Mais cela reste insuffisant dès lors qu'il n'existe pas un plan de développement communal de nature à rendre plus aérée la commune.

Point d'infrastructures sportives

En matière d'infrastructures sportives, les jeunes ont grand-peine à résorber leur vitalité juvénile, la pratique du foot demeure leur seul exutoire. Les quelques aires de sport longeant l'avenue Mira se voient remplacées par la réalisation en cours d'un axe routier. Autrefois, sur le versant Sidi Bennour, il y avait Petit Champ, un terrain de foot mitoyen de la carrière Jobert qui surplombe la Basetta. Cet espace de jeu (Petit-Champ), squatté par des familles en… transit perpétuel, constituait un véritable vivier, voire une antichambre aux équipes huppées tels le Mouloudia et l'USMA. Des joueurs qui ont fait leurs premiers pas dans ce terrain fétiche, comme Mustapha Zitouni, le regretté Abdelaziz Maloufi et autres Omar Betrouni et Liès Abdi… Les entraîneurs venaient parfois y dénicher quelques potentiels talents. En contrebas, le stade Ferhani (ex-Marcel Cerdan), un terrain construit à l'époque coloniale pendant les années 1940 sur un remblai que protège un enrochement aux dépens de la mer. Outre les clubs de seconde division, il abritait des tournois des équipes de quartier et autres «disputements» d'intersaison. A l'époque du ministre de la Jeunesse et des Sports, Sid-Ali Lebib, un complexe sportif de proximité devait être implanté dans les parages du stade Ferhani, mais le projet fut vite avorté pour laisser place à un énième chantier, devant accueillir, dit-on, le doyen des clubs. Aucune indication quant à la durée de la réalisation des travaux dont l'étude est assurée par le bureau Berep. Plus loin, en longeant le boulevard Padovani, la piscine Kettani pointe en saillie. Dans les sixties, elle accueillait les compétitions maghrébines avec des valeurs confirmées — comme Saïd Rahil et bien d'autres qui figuraient au sein de l'EN. A présent, elle est devenue un bassin rince-corps en guise de loisir pour les garnements. Une piscine open-air qui n'ouvre ses portes que l'espace d'une saison estivale. Et passe d’Algéria Sports, cette sympathique infrastructure qui avait les pieds dans l'eau et qui regroupait nombre de disciplines tels le basket, le hand, la boxe, l'escrime et surtout la gymnastique sportive qui fut longtemps un réservoir de jeunes filles au talent affirmé sous la férule des Larbi et Mohamed Lazhari.
Qui ne se rappelle pas de la JSMA, du CCA ou du WA Casoral — ce dernier caracolait très souvent dans son groupe et manquait à plusieurs reprises d'être propulsé en Nationale —? Des équipes au sein desquelles figuraient des joueurs qui ont marqué de leur empreinte Bab El Oued. Cela n'est qu'une douce souvenance que ressassent certains fans. Des clubs qui ont disparu pour céder la place à du vide où un TRBB amorphe, disent sur un ton amer les férus de la balle ronde qui se souviennent des belles prestations footballistiques que fournissaient ces équipes dans et hors de leurs bases.   Bab El Oued reste connue pour son agitation que suscite la passion du sport roi. La rue des Consulats, la rue Mizon, Saïd Touati, la place des Trois-Horloges, Basta Ali et autres Square Nelson deviennent, à l'issue de chacune des rencontres un réceptacle d'où fusent le brouhaha et les commentaires sportifs, particulièrement lors des derbies entre les clubs frères ennemis de Bab El Oued, en l'occurrence le MCA et l'USMA. Tout est passé en revue par des grappes de jeunes qui dissertent à perte de salive dans les cafés et les trottoirs qui débordent. Avec une verve et un enthousiasme qui n'égalent que le boucan et la gouaille qui font leur «réputation».

Avec le temps, va…

«Avec le temps, va, tout s'en va», chantait Léo Ferré. Le Bab El Oued de Robert Castel a cédé le pas à Bab El Oued City et Bab El Web, deux films tournés par un de ses enfants, Merzak Allouache pour nous narrer l'atmosphère de deux époques à cheval, la fin des années 1980 et la dernière décennie dans une cité où les salles de cinéma se sont transformées en salles des fêtes, alors que dans d'autres lieux cinématographiques, la vidéo a supplanté la bande des 35 mm sur des écrans décatis. «Zamen ya zamen, une belle époque où la cité était connue pour sa myriade de salles», nous lance, non sans un sentiment froissé, un sexagénaire.
Sufrène (Monoprix avant de devenir siège de la CNAS), les Deux Ecrans, la Perle, Lynx, Rialto (salle devenue unité de sapeurs-pompiers) et autres Plaza, Variétés et Marignan… ne sont plus ces lieux vers lesquels affluait la plèbe dans la bonne humeur. Une plèbe qui s'intéressait aussi à la lecture en empruntant, chez les bouquinistes du coin, romans, polars et autres thrillers. Des échoppes que l'air du temps a transformées en un négoce plus rémunérateur, comme les «quat'saisons» qui pullulent et autres friperie et brocante qui meublent la dlela, suffoquant l'espace piéton et étouffant la seule association cultuelle dont le nom — SOS Culture — en dit long sur l'état de décrépitude dans lequel se débat la cité.


Par M. T.

http://www.elwatan.com/journal/html/2004/03/11/sup_html.htm

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