Reprise du quotidien Liberté Algérie
Sentiment et gouvernement du 3 janvier 2006 (texte integral)
Après cinq semaines passées à Paris entre hospitalisation et… repos, le Président est rentré à Alger. Son retour a été l’occasion, pour l’État, de démontrer une nouvelle fois ses capacités d’organisation de cérémonies de soutien.
La plupart des wilayas ont délégué des représentants par milliers pour fêter l’arrivée de Bouteflika. Depuis “les marches spontanées”, jadis arrangées pour appuyer le président Zeroual, le caractère mécanique de ce genre de mobilisation est établi. Impossible de discerner dans la manifestation qui, avant-hier, a eu lieu entre l’aéroport et le siège de la Présidence la part du montage de celle du spontané. Il n’est pas non plus permis de douter du sentiment des Algériens qui ne s’étaient pas présentés sur les bordures de l’itinéraire présidentiel.
Qu’importe ! Espérons qu’il n’y en ait pas beaucoup parmi nous pour se réjouir de la maladie de l’autre, fût-il l’adversaire politique ou le dirigeant contesté.
Bien sûr, on peut constater la désinvolture avec laquelle les uns observent le malheur des autres. L’opulence de classe s’embarrasse si peu de l’indigence de masse que laissent à peine deviner quelques statistiques sur le chômage (entre 17% et 30% selon les humeurs des pouvoirs publics), le logement (déficit de plus de un million d’habitats) et la pauvreté (40% des Algériens vivent sous le seuil minimal).
Notre déficit de générosité ne permet pas d’ignorer la détresse des damnés d’entre nous, mais notre santé morale n’est tout de même pas atteinte au point de se féliciter de l’épreuve de l’un d’entre nous.
Si l’on était convaincu que la régression éthique n’est pas plus prononcée que cela, on serait en droit de s’interroger sur le sens d’un accueil à ce point apprêté, comme si ceux qui se sont félicités du rétablissement du Président après avoir compati à son épreuve devaient se compter. Il y a quelque chose de gênant à voir un État organiser la confirmation de ce genre de sentiments. Car, en effet, où s’arrête, dans ce cas-là, la manifestation affective et où commence la démonstration politique ?
Si le plébiscite, un plébiscite de plus, était recherché, il n’y aucun doute : au sens médiatique du terme, l’accueil fut une réussite pour qui ne voit que l’arithmétique des foules. Surtout s’il occulte les conditions pas toujours convenables du rassemblement. En plus d’avoir un côté pour le moins étudié, la mobilisation a aussi quelque chose d’incommodant : elle a transformé un message humain en opération médiatico-politique.
En ceci, elle rappelle cette manière qu’ont les régimes pré-démocratiques de contourner le débat politique. Ils compensent le déficit démocratique en tirant des dividendes politiques de la disponibilité émotive de leur peuple.
Par Mustapha Hammouche