Un été à brise-lames
La
plage de Nemours était indiquée sur les cartes anciennes par le nom de «Ad Fratres»,
donné aux deux rochers qui émergent du sein des flots à l’ouest de la rade: les
Deux Frères.
Le
maréchal Bugeaud l’occupa en 1844 pour assurer le ravitaillement par mer des troupes
qui opéraient sur la frontière marocaine, dans la région d’Oujda.
On
y construisit d’abord des baraquements en planches destinés à abriter le poste
militaire. C’est par une ordonnance royale du 24 décembre 1847 que le nom de Nemours
fut donné à cette agglomération rudimentaire.
En
1854, l’occupation définitive de ce point de la côte ayant été décidée, une petite
ville s’y créa rapidement.
Le
premier ouvrage maritime exécuté à Nemours consistait en un embarcadère en bois
établi en 1846, à l’Est de la plage, par le Génie militaire, et qu’une tempête
détruisit 12 ans plus tard. Le service des Ponts et Chaussées construisit, successivement
de 1861 à 1902, le perré de la douane, un perré de défense devant la ville de
175 m de longueur, prolongé par une digue littorale en enrochement de 270 m, une
jetée de 40 m enracinée au pied de la falaise Est et un mur de quai de 68 m au
pied de la falaise Ouest.
Les
ouvrages furent par la suite détruits par la mer ou englobés dans d’autres ouvrages.
En 1958, furent arrêtés les travaux de la jetée Nord, englobant l’ancienne digue
et se détachant de la pointe Est de la falaise de Touent sur 1.275 m de longueur
(musoir compris), dont la passe extérieure avec les Deux Frères est de 225 m de
largeur (Llabador F.).
C’est
dans ce décor de béton, en grande partie sous forme de blocs, qui s’allonge dans
la mer, qu’évoluent les jeunes de Ghazaouet dont la mémoire reste indiscutablement
liée au brise-lames.
Le
brise-lames accueille surtout ceux qui n’ont pas les moyens d’aller faire trempette
ailleurs. L’accès n’y est plus interdit car les autorités ont compris que le brise-lames
appartient aux habitants, aux jeunes qui n’ont pas où aller. Et même les panneaux
de «baignade interdite» n’ont jamais fait renoncer les plus chétifs.
Il
faut venir un peut tôt pour occuper les blocs. A longueur de journée, les jeunes
s’adonnent à leur sport favori: le plongeon. Ils y viennent, armés de courage
et surtout d’imprudence, se mesurer sans rivalité méchante dans les acrobaties
les plus spectaculaires. Les plus performants, et ils sont nombreux, cherchant
toujours à épater les spectateurs, plongent d’une hauteur de 1,50 m dans une profondeur
de 50 cm. Ce sont les exploits affichés par leurs aînés et qui seront toujours
des sujet de discussions. La «plate-forme»
se prête admirablement à ce genre de prouesses.
Le
dos au mur, ils s’élancent en courant dans un élan de 14 m et arrivent à toute
allure au bord de la plate-forme, tapent des pieds joints et se jettent dans les
airs.
Là,
entre ciel et mer, l’espace de deux ou trois secondes, les plongeurs effectuent
divers mouvements avant de s’enfoncer, la tête la première dans l’eau, et réapparaître
bien avant que le reste du corps soit complètement immergé. Ils s’en sont sortis
avec un joli «saut d’ange», ils ont frôlé l’eau et tout le corps est passé à quelques
centimètres d’un bloc aux aspérités saillantes.
Un
autre jeune est déjà prêt pour un «saut de carpe», un grand numéro fort applaudi
quand il est bien réussi. «C’est l’exercice le plus difficile qui nécessite une
bonne coordination des mouvements», dira un jeune bachelier qui vient se défouler
au brise-lames, mais qui voudrait montrer ces prouesses dans un concours.
Il
a raison, c’est le seul sport nautique à Ghazaouet. Le potentiel existe, qu’il
soit matériel ou humain, mais la structure officielle est défaillante: aucun club
nautique, aucune association pour prendre en charge ces virtuoses, au corps conçu
spécialement pour la beauté d’un plongeon.
Personne
n’a pensé à promouvoir ce sport, ni de la part des responsables qui ont d’autres
chats à fouetter, ni des jeunes qui ont du mal à se prendre en charge seuls.
Et
puis, il y a la natation: les jeunes s’acharnent dans des temps records à joindre
«La Pointe» aux Deux Frères, ou la «Nouvelle» et le «Feu rouge fixe». D’autres
encore, plus audacieux, font la traversée de la plage des «Pauvres» à brise-lames,
d’une seule main, tenant leurs vêtements dans l’autre.
C’est
le soir, le brise-lames se vide de ses occupants nautiques, laissant la place
aux promeneurs et aux nostalgiques qui viennent admirer le superbe coucher du
soleil.
Les
derniers plongeurs offrent, dans les derniers éclats de quelques rayons rougeoyants,
«le double saut périlleux» à la gent féminine qui n’y comprend pas grand-chose
et qui n’a d’yeux que pour cette merveille qui lui permet de marcher entre deux
eaux: le brise-lames.
Belbachir
Djelloul