LIEUX DE CULTE / Le silence des églises
Depuis bien longtemps, les cloches n’ont pas retenti à la basilique de Notre-Dame d’Afrique surplombant toujours avec une beauté grandiose la grande bleue méditerranéenne. Dans le passé, il y avait deux types de sirènes : celle qui annonce la mort et celle qui indique l’heure. L’une comme l’autre se sont tues il y a plus de quarante ans... depuis l'indépendance. Ammi Ali, septuagénaire, se souvient encore de l’époque où Notre-Dame d’Afrique fonctionnait normalement.
«Je
me rappelle, dira-t-il, dans le temps, qu’il y avait des sœurs, des papas (pères)
qui venaient ici chaque samedi et dimanche faire la messe et la communion, car
souvent les chrétiens habitant à Alger y ramenaient leurs enfants pour les initier
à la religion chrétienne.» Le regard pensif mais aussi désolé, il nous montre
avec un doigt tremblant l'état des lieux, ce qu’ils étaient et ce qu’ils sont
devenus. «Vous voyez là-bas, à l’entrée, il y avait une statue de Jésus en bronze,
mais les nôtres n’taouaâna l’ont détruite. Celle de Lavigerie aussi, ils
ont essayé de la démolir au début des années 90 mais ils n’ont pas pu. C’est pourquoi
ils ont arraché uniquement son bras tenant le crucifix.» La statue du cardinal
Lavigerie, évêque d’Alger entre la fin du XIXe et le début du XXe siècles, est
aujourd'hui en ruine, mais ce qui qui retient sans doute l’attention c’est qu’elle
n’est plus identifiée. On a dû peindre sa base en marbre indiquant le nom du saint
avec une peinture crème et saccagé en plus sa clôture. Autour du monument, placé
dans la cour de la basilique, une foule de garçons s’est agglutinée et s’amuse
à lapider la stèle. L’endroit en général et la statue en particulier signifient
peu de choses ou presque rien pour ces enfants. Tout ce qu’ils savent, c’est que
l’endroit s’appelle «Djamaâ lihoud» et donc incontestablement source de blasphème.
En cette journée de dimanche, Notre-Dame d’Afrique n’est pas ouverte à la messe.
Le lieu subit des rénovations à l'intérieur et sans doute, nous dit-on, les Pères
Blancs et les sœurs ont rejoint l'église du Sacré-Coeur à Didouche pour accomplir
leur devoir religieux. Et puis, nous raconte ammi Ali, peu de monde se rend de
nos jours aux églises ; il n’y a plus de sécurité comme avant et beaucoup de chapelles
ont été transformées en mosquées ou autres sièges d’administrations publiques.
Il nous raconte à ce titre que l'église de Bab El Oued, celles de la rue de Chartres,
de Khelifa Boukhalfa sont toutes «converties» à l’Islam et seules la basilique
de Notre-Dame d’Afrique et l’église du Sacré-Cœur abritent encore des messes et
gardent intacte leur architecture ancienne avec des crucifix aux pics de leurs
bâtiments. Dans la banlieue d’Alger, beaucoup d'églises ont sombré dans l’oubli,
c’est le cas à El Biar où les autorités locales ont fait de leur église une bibliothèque
communale ; à Birkhadem un siège pour un parti politique et à Zeralda un lieu
fermé pour de bon. Cela non sans confesser l'état de dégradation avancé de ces
sanctuaires, en l’absence d’entretien et de restauration. Ammi Ali se désolent...
«Nous devons respecter les églises et les cultes des autres, car il est dit dans
le Coran : “Vous avez votre religion et moi la mienne”. Je pense donc qu’il faut
rouvrir ces espaces comme avant, si nous sommes vraiment des musulmans, car même
en France nous avons nos propres mosquées et nos propres muftis», fait-il remarquer
avant que son regard ne se fixe sur la cloche de la chapelle qui s’est tue un
jour d'indépendance.
Par
Hakim Amara http://www.elwatan.com/journal/html/2002/06/11/sup_html.htm
| Menus presse du Maghreb | Vers Accueil |